Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

La combinaison des différentes formes de capitaux, du capital économique, du capital culturel et du capital social, qui définit la richesse doit être transmise de génération en génération pour assurer le maintien des familles bourgeoises à leur niveau social. Cela suppose la maîtrise des conditions de la socialisation des jeunes enfants et des adolescents, un contrôle efficace de l’éducation des futurs héritiers. Il faut que ceux-ci soient aptes à recevoir, à gérer et à transmettre les richesses multiples qui leur échoient.

La famille

Dans la noblesse et la grande bourgeoisie française, la famille est au cœur du dispositif de la reproduction sociale. L’importance du nom comme emblème de l’excellence, qui ne saurait appartenir en propre à aucun des membres du groupe familial, est révélatrice de cette insertion de l’individu dans un ensemble qui le transcende, et qui lui donne d’ailleurs sa force. Le riche héritier est alors redevable de ses choix et de ses actes devant la famille, qui ne se limite pas à ses seuls parents en vie, mais qui englobe les ancêtres d’autrefois et les descendants du futur. Passer le relais est l’intense obligation. Toute l’éducation doit constituer l’hériter comme l’usufruitier de bien, matériels, le portefeuille de valeurs mobilières, ou immatériels, le carnet d’adresses, qui ne lui appartiennent pas personnellement, mais qui sont la propriété de la lignée dont il n’est qu’un maillon. Transmettre le patrimoine, en l’enrichissant si possible, tel est son devoir.

Toute éducation recourt à des formes explicites et implicites d’apprentissage et d’inculcation. Dans le cas des familles de la haute société, la part de l’explicite paraît plus importante qu’ailleurs. Il est vrai que les objectifs à atteindre sont plus clairement perçus et définis. Dans les familles populaires ou moyennes, les modalités de structuration de l’habitus peuvent être laissées aux fatalités des habitudes, des rencontres, des circons­tances. Mais dans les grandes familles, l’intériorisation de nombreuses dispo­sitions passe par une éducation consciente de ses buts et gérant ses moyens de façon déterminée.

La maison de famille, écrin de la mémoire de lignée, accueille les différentes générations dans un décor qui est aussi celui où vécurent leurs prédécesseurs et qui en abrite les souvenirs. Cet environnement forme alors, de manière implicite le jeune héritier au culte des ancêtres. Mais il est des façons plus volontaristes d’initier à la saga familiale, comme lorsque le grand-père, scène à laquelle nous avons assisté, emmène son petit- fils, appelé à reprendre la charge du domaine familial, dans une promenade à travers le château et le temps, commentant chaque portait de la galerie des ancêtres. A la manière d’un chemin de croix, tableau après tableau, le grand-père et le petit- fils marquaient une station, agrémentée des commentaires de l’aïeul,  qui se livrait à l’une des activités favorites dans ce milieu, celle de l’anecdote habilement contée. Récit des exploits ou des travers de chacun, ces anecdotes permettent aux disparus de vivre encore dans les mémoires et contribuent à fonder l’identité des jeunes générations.

Le capital culturel se transmet à la fois de façon implicite, par la décoration et le mobilier des demeures, et de manière explicite dans un effort constant pour éduquer les goûts et développer les connaissances.

Il en est de même du rapport à l’espace. Il semble tellement aller de soi que les familles riches disposent de grands appartements, de grosses voitures, de châteaux ou de propriétés en province, et qu’elles voyagent à travers la France et l’étranger, que l’on oublie volontiers les effets de ces expériences précoces sur la structuration des habitus et des représentations. Ces expériences induisent un rapport spécifique à l’espace et une relation autre à son propre corps et au corps des autres, à l’environnement physique et humain et à la société. Ne pas connaître la promiscuité dans le quotidien est une expérience qui doit être pour quelque chose dans l’aisance avec laquelle les personnes bien nées mettent en scène leur corps dans les interrelations sociales. Par la même occasion, c’est la place occupée dans la société qui est intériorisée en même temps que ce rapport à l’espace.

Les écoles de la bourgeoisie

L’école, comme deuxième instance de socialisation, vient conforter les expériences liées au milieu familial. En effet les établissements d’enseignement qui accueillent les enfants de la haute société présentent la particularité, qu’ils soient publics ou privés, d’assurer, au –delà de l’instruction proprement dite, des tâches d’éducation. Ces établissements transmettent bien entendu les savoirs indispensables à la réussite aux examens nationaux. Mais ils assurent, en outre, une éducation des esprits et des corps qui prend le relais du travail d’éducation familial.

Cette éducation doit prendre en charge la totalité de la personnalité des enfants, démarche en homologie avec la fortune et la multiplicité des formes de capitaux. Les écoles de la bourgeoisie doivent être à même de conforter les éléments de socialisation transmis par la famille, tous ces codes, manières de faire et manières d’être qui permettent de se faire admettre comme membre à part entière de la haute société. Mais cette importance de l’école comme lieu de transmission ne se traduit pas par un usage exclusif  d’établissements privés. En région parisienne, la ségrégation spatiale  est si prononcée que les familles se retrouvent toutes dans les mêmes quartiers. Elles sont statistiquement et socialement assez dominantes dans les beaux quartiers du centre et de l’ouest de Paris, ou à Neuilly, pour contrôler les établissements publics d’enseignement et pouvoir y envoyer leurs enfants avec confiance. Ainsi, dans le quartier Saint-James à Neuilly, les parents n'hésitent pas à confier leurs enfants à la communale, à l'école primaire laïque et républicaine. Les instituteurs y sont d'une compréhension remarquable envers les observations, les remarques, les suggestions de parents très présents dans le fonctionnement de l'établissement, y compris dans les décisions pédagogiques, comme le choix des manuels. Mais cela ne peut concerner que les niveaux de l'école maternelle et de l'école primaire. Ensuite les relations entre condisciples prennent la tournure de fréquentations entre adolescents où apparaissent les relations amoureuses qui, pour la continuité dynastique, sont des éléments cruciaux. Un encadrement plus systématique exige des établissements plus sélectifs, la seule ségrégation spatiale ne pouvant qu'exceptionnellement aboutir à une homogénéité suffisante de la population scolaire.

Les établissements privés fréquentés par les adolescents sont souvent à vocation internationale et ils assurent toujours une éducation totale. En France on peut citer, parmi de nombreux autres établissements, l'Ecole des Roches, à Verneuil-sur-Avre, en Normandie, Notre- Dame- des- Oiseaux, l'Institut de l'Assomption (Lübeck), Saint-Louis- de -Gonzague, communément appelé Franklin, Sainte-Marie à Neuilly ou Saint-Martin- de- France à Pontoise.

Les méthodes pédagogiques y sont fondées sur une responsabilisation des jeunes telle que l'autogestion y est souvent préférée à l'autoritarisme sans principe. C'est ainsi qu'à l'Ecole des Roches les “ maisons ”, c'est-à-dire les bâtiments d'internat dispersés au milieu du parc de 60 hectares et des terres cultivées, baptisées de manière bucolique “La Colline ”, “ Le Coteau”, “Les Fougères ” ou “ Les Sablons ”, sont autogérées par un collectif d'élèves sous la responsabilité directe des plus âgés. Il en est de même, en Suisse, au Rosey. Ces jeunes auront à exercer des responsabilités, dont la première sera sans doute d'assumer des héritages importants et de transmettre eux- mêmes à leurs héritiers la position acquise. Lourde tâche dans laquelle l'esprit de responsabilité est indispensable. Il n'est jamais trop tôt pour l'inculquer. Disposant, en raison de leur fortune, d'une grande liberté apparente, les jeunes héritiers doivent apprendre très tôt à se contrôler, à être eux-mêmes leur propre autorité. Il n'y en a guère qui leur sera  supérieure. Il n'est donc pas étonnant que ces écoles aient adopté, dès leur apparition, les méthodes qui mettent l'accent sur la responsabilisation des élèves à savoir les méthodes Montessori puis Freinet. Toutefois selon un enseignant, “ les méthodes à l'Ecole des Roches sont moins ludiques que dans les écoles Montessori. C'est plus une orientation vers l'autoresponsabilité ”.

Au-delà des enseignements scolaires et linguistiques, les enfants doivent apprendre à vivre entre eux et à maîtriser les techniques de gestion de leur capital social qui leur seront si précieuses ensuite. Ainsi la présentation de soi n'est pas laissée au bon vouloir des élèves. Si les tenues négligées sont proscrites, la journée s'accommode d'une certaine décontraction : dans la plupart des collèges suisses ou à l'Ecole des Roches, la cravate n'est pas obligatoire pour assister aux cours. “ Nous ne tolérons aucun jean déchiré, aucune boucle d'oreille pour les garçons, aucune jupe trop courte. ” Il en va autrement pour le dîner qui est un moment intense de la sociabilité bourgeoise. L'apprentissage de ce rituel passe, dans nombre de ces écoles, par un changement de tenue. Les élèves endossent leur uniforme, lorsqu'il en existe un dans l'établissement, en général un pantalon gris et une veste bleue pour les garçons, une jupe grise pour les filles, ou au moins passent une chemise blanche et mettent une cravate. Cette discipline à la longue n'en est plus une. Il devient tout naturel de se changer pour le dîner et, plus tard, cela ira de soi, même dans la seule intimité du couple, de ne passer à table qu'après avoir quitté les vêtements froissés de la journée pour se présenter au dîner avec une certaine élégance. Ce qui serait vécu comme une contrainte pesante dans tout autre milieu social devient une exigence de la personne elle-même, les dispositions ainsi acquises ne peuvent être ressenties comme oppressives par ceux qui les ont intériorisées et elles sont même vécues comme réalisation de soi.

A l'École des Roches des concours d'éloquence étaient organisés, jusque dans les années quatre-vingt-dix, dans le but d'apprendre aux élèves à s'exprimer en public. A l'aide d'un magnétophone, il s'agissait d'analyser les réponses données aux questions posées par le professeur, mais aussi de critiquer la forme dans laquelle elles ont été données. “Les gestes, explique M.Dollfus, la sonorité de la voix, la prononciation des B, des P, des T, des V, des S, des F, qui ne sont pas suffisamment sifflants par exemple. Les silences, les variations de tonalité, les parenthèses, les moments où il faut intensifier la voix ... ”

Ces établissements scolaires mettent l'accent sur les pratiques sportives, compléments indispensables du rapport au corps. Les collèges anglais ont, en ce domaine, grande réputation, mais les Roches ou les collèges suisses ne sont pas en reste et l'équitation, le tennis, le rugby, la natation, sont au programme. Autrefois les élèves pouvaient même s'initier au pilotage aérien aux Roches, une prestation de moins en moins utilisée. Les collégiens et lycéens de Saint- Martin- de- France à Pontoise disposent de 35 hectares d'installations sportives variées. L'hiver, le Rosey se transporte à Gstaad, au cœur des Alpes Suisses, où les jeunes partagent leur temps entre études et sports d'hiver. Il s'agit de contrôler le corps et de lui donner cette prestance qui fait dire de quelqu'un qu'il “ a de la classe ”, autrement dit qu'il présente bien, marquant dans son hexis corporelle l'appartenance aux classes supérieures.

Les rallyes

Les rallyes participent à la socialisation des jeunes. Ils existent depuis le début des années cinquante. Ce sont des groupes informels, dont les membres sont soigneusement sélectionnés par les mères de famille. Ces jeunes apprennent à vivre ensemble, à se connaître et se reconnaître, et finalement à organiser leur vie affective, et sexuelle, en conformité avec les obligations matrimoniales d'une reproduction sociale efficace.

Ces rallyes commencent dès l'âge de dix à treize ans, par des sorties culturelles, pour se terminer par de grandes soirées dansantes. Les sorties culturelles sont un exemple achevé de l'imbrication des différentes formes de capitaux. Le groupe d'enfants pourra par exemple être emmené par quelques mères à l'ambassade de Grande-Bretagne. Accueillis par l'ambassadeur en personne, qui a des liens amicaux ou familiaux avec quelques-uns des parents du rallye, les enfants seront guidés par lui pour visiter le bâtiment, monument historique classé. A’ d'autres occasions, le conservateur ou le prêtre, eux aussi proches de certaines familles du rallye, feront visiter le musée ou l'église.

Les enfants apprennent ainsi que la culture est un élément inséparable de leur vie, qu’elle imprègne leurs relations amicales, que leurs familles sont chez elles partout, accueillies avec la plus grande déférence, qu'il n'y a pas de solution de continuité entre leur monde quotidien et celui des musées, des monuments, des salles de spectacle. Pour eux, la culture, c'est la vie.

Au fil des années le rallye grossit par adjonction successive de nouveaux membres. Son effectif pourra atteindre deux cents jeunes ou plus, dans sa phase finale, au moment des grandes soirées dansantes. Auparavant, il sera passé par le stade des visites culturelles, des apprentissages du bridge et de la danse, le tout se faisant sous le contrôle sourcilleux des mères qui engagent des frais considérables, surtout lorsque le dernier stade est atteint. Les grandes soirées dansantes supposent une infrastructure musicale, la location d'un local, un buffet : les sommes engagées sont au moins de 50 000 francs pour une centaine de jeunes, mais peuvent très largement dépasser les 200 000 francs lorsque les effectifs du rallye sont plus importants et les prestations plus luxueuses. Les frais d'une grande soirée peuvent même atteindre le million de francs quand les familles invitantes sont très fortunées. Mais les enjeux sont à la hauteur de ces dépenses fastueuses : il s'agit de parfaire une éducation parfaite, de donner la dernière touche à une œuvre d'art fragile et précieuse, un héritier ou une héritière digne du destin exceptionnel qui se propose.

Du fait qu’il s'agit d'un regroupement de jeunes filles et de jeunes gens du même âge, les inculcations explicites y trouvent plus facilement leur place. Avec les apprentissages du bridge, de la danse, ce sont des techniques de la mondanité qui sont enseignées et formalisées. Ce sont toutes les finesses et les subtilités de la vie de salon qui sont progressivement inculquées à des enfants, pour qui ces savoirs ne sont évidemment pas innés. Il s'agit de maîtriser les techniques difficiles des présentations, l'art de la conversation, les usages vestimentaires. Il faut toujours savoir être dans le ton qui convient, ne pas dénoter, afficher ainsi discrètement sa parfaite adéquation au monde dans lequel on vit.

Les apprentissages culturels ont pour support ces pratiques collectives qui mêlent la culture, la sociabilité, les réseaux familiaux. Le tout étant subordonné à une aisance économique qui est le soubassement de cette accumulation de biens symboliques.

Tant et si bien que le rallye atteint presque toujours son objectif : faire en sorte que les jeunes ne ruinent pas un avenir brillant, un destin hors du commun, par une mésalliance qui viendrait rompre le fil de la dynastie, noble ou bourgeoise. Il n'y a pas de libre concurrence dans l'économie affective grande bourgeoise.

Plus les déterminations sociales sont fortes et structurantes, plus elles tendent non seulement à passer inaperçues mais à être perçues comme l'expression même de la personnalité profonde, de l'identité ultime de l'individu. Ce qui, d'une certaine manière, n'est pas faux, sauf que le sentiment de liberté qui accompagne cette réalisation de soi n'est jamais que le produit d'une adéquation entre les dispositions intériorisées, l'habitus, et des conditions de la pratique que l'on peut contrôler et que l'on maîtrise.

Sans doute cette illusion bien fondée n'est-elle aussi forte que dans la mesure où toute l'éducation des jeunes héritiers bénéficie d'une grande homogénéité. Il en va autrement pour la plupart des autres enfants dont les instances de socialisation, singulièrement la famille et l'école, n'offrent pas la même cohérence, source de l'assurance de soi et de la sérénité qui sont caractéristiques des dispositions des dominants. La magie sociale qui permet de vivre dans l'illusion de l'inné est le résultat d'un travail social, d'une lente accumulation de capitaux sous toutes les formes possibles. Il n'y a sans doute pas de condition plus décisive pour occuper des positions dominantes que de sincèrement croire être fait pour les occuper.

Cette éducation totale est liée à la définition même du bourgeois, qui ne doit rien à sa position dans les rapports de production, tout en lui devant tout. Toute la croyance qui fait accepter les inégalités fondamentales, si bien qu'elles ne cessent de durer, repose sur l'alchimie qui transforme l’héritier en être de nature différente, supérieure. Le bourgeois ne doit, apparemment, rien à sa profession, à sa place dans les rapports de production. Il ne se définit que par sa personne même, étant, semble-t-il irréductible à tout déterminisme. Pure individualité étrange, qui doit nombre de ses caractéristiques à l’appartenance au groupe des pairs. L’habileté bourgeoise est dans ce tour de passe-passe qui permet d’esquiver l’objectivité de la situation dans la subjectivité de sa définition.