Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Une remarque préliminaire

Si nous disposons de travaux sur ce que nous pouvons appeler “ l'outillage ” intellectuel, culturel et religieux ("lettrés" et "savants paysans", institutions scolaires) de la paysannerie,  il faut bien constater la rareté, sinon la quasi-absence d'études d'anthropologie économique sur cette population.  Le même reproche peut être adressé aux économistes de notre génération (à quelques exceptions près) qui ont négligé, sinon ignoré l'anthropologie à un moment où elle pouvait sans doute être d'un secours pour assurer une meilleure compréhension des changements sociaux qui se déroulaient sous nos yeux. Ils ont certes quelques excuses. Les progrès enregistrés dans les processus de la connaissance ont découpé les champs de la recherche en science sociale et ont spécialisé les disciplines. L'Economie Politique qui intégrait des connaissances relevant de l'histoire, du droit,  de la sociologie         et de la science politique a évolué ces dernières décennies au point de devenir une "science de l'ingénieur" fortement consommatrice de techniques quantitatives. Il nous semble que l'on gagnerait (nous parlons pour les économistes) en termes d'efficience scientifique à analyser les faits dans leur complexité et à intégrer l'histoire économique et l'analyse des conduites sociales et culturelles des communautés rurales. Les échecs répétées dans la mise en œuvre des politiques agricoles adressées à la paysannerie ( de celles initiées dans le cadre de la politique du “ Royaume Arabe ” au siècle dernier, jusqu’à la “ Révolution Agraire ” de l’Algérie indépendante), et les débats ouverts aujourd'hui autour d'une  politique de restauration d'une voie paysanne en Algérie nous invitent à réactiver un débat que l'on pensait avoir épuisé avec l'accès à l'indépendance.   

Qui sont les paysans en Algérie ? d’où viennent-ils ? comment s’approprient-ils les ressources et comment sont-elles exploitées ? Pourquoi ont-ils progressivement été affaibli et pourquoi leur existence a-t-elle en permanence été menacé ? Y-a-t-il des possibilités d’un dynamisme paysan à l’avenir ?

Tous ceux qui avaient tenté de comprendre l'économie et la société de l'Algérie avaient mis l'accent sur la faiblesse de l'assise paysanne.

L'Algérie rurale, pour des raisons qui tenaient aux conditions agro-climatiques et aux contingences politiques était qualifiée de fondamen-talement pastorale[1]. Les œuvres latines n'évoquaient ainsi que les domaines coloniaux proches des cités et villes garnisons[2]. Les campagnes extérieures au limés étaient vides. Les travaux des  géographes et historiens arabes laissent également une impression d'un fort contraste existant entre des campagnes désertées et des centres urbains dynamiques favorisant l'expansion paysanne dans son périmètre de rayonnement.

Les appréciations que formulent les élites coloniales françaises (dès le début de l'expansion coloniale) à l'endroit des paysans algériens n'étaient donc pas nouvelle. Leur originalité étaient à situer plutôt dans l'analyse des circonstances expliquant "la silencieuse glissade de la paysannerie algérienne ” (pour employer une expression de G. Tillion[3]) et son "déracinement".

Nous voudrions insister sur le fait que les traités rédigés par des agronomes, des juristes, des historiens, des géographes, les relations et chroniques de voyages, les rapports rédigés par les fonctionnaires et les militaires, les œuvres littéraires…sont autant de sources historiques qui peuvent aider à renouveler les connaissances sur les communautés rurales et à aiguiser le regard jeté sur la réalité du monde paysan. Ils donnent quelques clés d'explication aux difficultés à promouvoir aujourd'hui la paysannerie.

Nous avons bien conscience que ces écrits sont le fait d’une élite (maghrébine et non maghrébine), étrangère au monde paysan local et aux origines citadines fortement marquées de surcroît. Leurs représentations peuvent apparaître ainsi comme une “ fausse reconnaissance ” de l’identité du monde paysan. En fait, cette élite produit une vraie connaissance, la plus vraie sans doute, parce que nous dévoilant des aspects de la réalité qui échappent au regard que peuvent porter les acteurs locaux sur eux-mêmes (effet de distanciation si utile dans l’analyse des faits sociaux).

De nombreuses zones vierges sont à explorer. Nous limiterons notre propos aux écrits arabes sur la question.

L'identité paysanne : un sort lié à l'expansion urbaine et au pouvoir central

Nous ne mettrons l'accent que sur les aspects les plus essentiels et qui ont à voir avec les caractéristiques générales qui définissent le paysan ; celles-ci ont trait au rapport privilégié entretenu avec la nature, rapport qui témoigne d’un enracinement au sol (l’on parlait autrefois d’attachement à la glèbe), aux formes d’appropriation des ressources naturelles (pas exclusivement privées) et aux savoirs techniques et savoirs-faire accumulés dans la conduite du travail agricole.

Tout d’abord, que nous apprennent les récits de voyage et les écrits des géographes arabes ?

Ils sont pour la plupart décevants à première vue. Ils contiennent les mêmes renseignements sur les cités et régions visitées[4]. Une lecture plus fine permet toutefois de tirer quelques enseignements par rapport au sujet qui nous occupe.

S’il est impensable aujourd’hui de définir le monde rural sans accorder à l'agriculture une place privilégiée dans les activités socio-économiques, il est difficile de parler des cités du Maghreb (du VIIIème siècle à la période coloniale) sans évoquer les activités agricoles des populations paysannes qui l’environnent. Ce sont ces populations qui aménagent et entretiennent les cultures et plantations des zones périurbaines (jardins irrigués, vergers fruitiers) et celles de l’arrière pays (cultures des céréales, élevage, plantations d’oliviers, dans un périmètre qui dépendait des conditions historiques et politiques du moment), qui mobilisent les ressources en eau (puits et canaux d’irrigation, machines hydrauliques…), qui exploitent individuellement ou en communauté les sols (parfois au moyen de contrats d’association avec les populations nomades et semi-nomades des plaines sèches), qui approvisionnent les sûqs locaux, celui des autres régions ou les ports (Oran, Raghgoun, Cherchell, Alger, Dellys, Béjaia, Jijel, Annaba, Skikda) qui exportent à l’étranger des produits agricoles (dont certains bénéficiaient d’une qualité particulière ou d’un label de qualité lié à un terroir pour employer le langage d’aujourd’hui).

Il est souvent question de l’agriculture périurbaine (Tlemcen, Blida, Constantine, Médéa…) de celle des oasis et des cités du Sud (Biskra, Ouargla-Sedrata, Tolga, M’sila) et des activités dans des régions de montagne localisées comme celles qui environnent Alger[5], Miliana, La Calle, Tiaret, Mostaganem, Mûaskar, Mazouna[6], Nédroma, Cherchell[7], Bijaya[8], Jijel, Sétif, Skikda…" .

Les activités des tribus nomades et des agro-pasteurs ne sont décrites qu’accessoirement et notamment lorsque sont évoqué les contacts économiques et sociaux entretenus par les populations des centres urbains        et périurbains. Les communautés[9] nomades et les agro-pasteurs désignés comme les populations “ Arabes ” est relativement absente de leurs relations de voyage. En revanche, ces écrits fourmillent de détails sur les positions géographiques des cités (généralement leur emplacement, le relief, le climat et l’hydrographie), l’histoire de leur fondation, l’origine et les qualités des habitants (tribus berbères ou arabes), les constructions (palais, mosquée, médersa) et fortifications, leurs sûqs et les produits que l’on y trouve. Les activités économiques (agricoles ou pastorales) sont renseignées avec parfois quelques commentaires relatifs aux systèmes de culture et d’élevage, aux rendements des productions, aux instruments de travail et techniques utilisés,  aux modes d’exploitation et de faire-valoir. Nous disposons surtout d’une bonne reconnaissance des activités agricoles du Fahç -. C’est à ce niveau que l’on dispose des indications les plus nombreuses sur les activités paysannes, l’aménagement des terroirs, les techniques et les cultures employés et parfois les rendements des productions obtenus[10].

Il ressort globalement  des lectures que le Maghreb agricole ne forme pas une entité homogène. Nous rencontrons  une variété de situations agro-climatiques, de territoires constitués, de formes d’exploitations des espaces utilisant la complémentarité des ressources, une pluralité des activités (pastorales, agricoles et artisanales) et des univers techniques très différenciés. Les îlots de propriété foncière - privée - n’existent que dans la périphérie de villes ou de cités sièges d’Etats dynastiques - dans certains massifs montagneux ou les oasis du Sud. Ce sont principalement à l’intérieur de ces zones qu’a évolué une paysannerie enracinée au sol, utilisant selon des méthodes intensives les sols et les ressources en eau, développant des outils et des techniques de culture adaptés. Les formes communautaires d'appropriation des ressources ont prédominé sur le reste du territoire agricole organisées autour d'activités pastorales et semi-pastorales (combinant élevage et exploitation extensive de terres céréalières).

L'apport particulier d'Ibn-Khaldûn

C’est Ibn Khaldûn (IB) qui nous a légué une synthèse de cet héritage. Il a procédé par un effort de théorisation en s'appuyant sur les observations de tous ceux qui ont eu à parcourir le Maghreb.

Nous voudrions signaler à ce sujet, quelques développements de sa réflexion  relative à l’identité (ou vocation agricole) du Maghreb et aux origines de la sédentarisation des populations rurales.

- Tout d’abord, rappelons que pour IB " l'objet de l'agriculture consiste à produire des aliments et des grains. Pour cela, il faut remuer la terre, semer, cultiver les plantes, veiller à les arroser, les faire croître jusqu'à maturité, puis moissonner les épis et les battre pour en extraire le grain. Cela implique une série d'activités et tous les instruments nécessaires. L'agriculture est la plus ancienne occupation de l'homme : c'est elle qui fournit l'indispensable nourriture, irremplaçable source de vie.. Elle est donc spéciale à la campagne, car la vie bédouine a précédé la vie sédentaire des villes. C'est une occupation rurale, que le citadin ne pratique ou ne connaît pas, car la société bédouine a existé avant la société urbaine et les métiers des villes n'ont paru qu'après ceux des champs11] ".

Après avoir noté que " l'agriculture est de pratique simple et d'origine naturelle ” et qu’elle “  n'est donc pas, en  général, l'affaire des citadins ou des gens fortunés ”, il formule quelques remarques ayant trait à la place accordée par l’Islam à l’agriculture.  Pour IB, le cultivateur “ est un pauvre diable ”, et que ceux qui s’adonnent au travail de la terre “  se caractérisent par leur humilité (madhalla) ”. Il renvoi à un hadith du prophète, qui lorsqu’il vit une charrue chez un de ses Ansâr ( de Médine), s'écria : " Rien de pareil n'est jamais entré dans une maison, sans que la soumission (Dhull) entre avec elle ”. " Il rappelle, en bon savant de la loi musulmane qu’il était, qu’Al-Bukhari commentait cette phrase “ en reprochant à l'agriculture d'être une occupation trop absorbante ”. Le chapitre qu'il consacre a, d'ailleurs pour titre : "Avertissement contre les conséquences de trop d'importance accordée aux instruments aratoires et de l'erreur de dépasser les bornes. Et Ibn Khaldûn d’ajouter son interprétation : "Cependant l'explication est peut-être la suivante : le paysan est particu­lièrement écrasé par les impôts, ce qui le soumet à l'arbitraire. Le contribuable (gharim) est un humble et pauvre diable qu'un tyran dépouille à loisir[12]..." Cette attitude “ de réserve ” vis-à-vis du travail de la terre recommandée par l’Islam aux populations musulmanes aura été largement reprise et commentée par l’intelligentsia coloniale française (agronomes, juristes, historiens [13]…). Elle expliquait pour eux les raisons qui faisait de l’agriculteur algérien “ un piètre paysan ”[14]

- L’origine des populations paysannes au Maghreb et de la sédentarité

Comme remarque préliminaire, IB note qu’au contraire des autres pays étrangers, “ où la civilisation est villageoise et citadine, comme en Espagne, en Syrie, en Egypte ou dans l’Irak persan[15], à la veille de l’arrivée des arabes, “ la population d’Ifrîkya et du Maghreb est en majorité bédouine. Elle vit sous la tente et se déplace à dos de chameau, ou s’installe dans les montagnes[16] ”. Il prend soin de rappeler que “  le Maghreb appartenait aux Berbères plusieurs années avant l’Islam ” et que “ leur civilisation était entièrement bédouine ”[17]. Ils n’avaient aucune culture sédentaire, du moins depuis assez longtemps pour atteindre quelque degré de perfectionnement. Il note également que “ l'Ifrikya et le Maghreb  n'avaient pas, avant l'Islam, de pouvoir central solide ”.

Il s’en fallait donc de beaucoup, comme le souligna plus tard G. Marçais, “  que les Arabes ait introduit en Berbérie un genre de vie qui y était jusqu’alors inconnu ”. Le nomadisme, en particulier le déplacement saisonnier des pasteurs et de leurs troupeaux du désert aux régions plus rapprochées de la côte et mieux arrosées, était pratiqué depuis l’antiquité dans l’Afrique du Nord ”. Les Arabes ne firent, tout au plus, qu’augmenter le nombre de nomades. “ L’industrie pastorale exigeant de vastes terrains de parcours, force fut aux pasteurs autochtones de faire place aux étrangers”.[18]

Selon Ibn-Khaldûn, le développement urbain, l’accroissement démographique et l'extension des échanges favorisa le développement d’un secteur paysan. Il convient de retenir à ce sujet trois points qu'IB développe et qui nous semblent mériter une attention particulière :

- Ibn-Khaldûn théorise sur la civilisation urbaine et évoque à cette occasion le rôle conféré aux ressources agricoles dans la formation des cités . Pour la création de centres urbains il faut, rappelle Ibn-Khaldoun, que soient réunies les conditions suivantes : “ d’abord, le problème de l’eau...Autre nécessité: de bons pâturages aux environs, pour les troupeaux... De même, il y a la question des terres cultivables. La nourriture est à base de céréales. Aussi la proximité des champs est-elle un grand avantage. Il y a encore le problème du bois de construction et de chauffage...Enfin, le voisinage de la mer facilite l’importation de denrées étrangères[19] ”.

Le deuxième point qui découle de l’observation précédente est que l’on mesure ici l’importance des cités (et donc de l’existence d’un pouvoir central à défaut d’un Etat) dans la constitution de la paysannerie et/ou la consolidation d’une assise paysanne. C’est l’un des aspects les mieux connus de la synthèse khaldounienne sur lequel il est inutile de revenir. Il suffit de rappeler que pour IB, le développement de la classe des paysans[20] (qu’il évoque parmi les 7 autres classes sociales) était assuré (dans la deuxième phase du cycle politique d’essor de la dynastie) par la croissance urbaine – Il soulignait à l’appui que “ la demande de l'élite aristocratique et les commandes de l'Etat pour édifier la ville, construire les mosquées et les médersa, entraînaient une augmentation de la consommation dans les villes exerçant ainsi un effet d'entraînement sur le secteur de l'agriculture ”. Cette phase est caractérisée par la reprise de l'activité économique, une diversifi­cation et un perfectionnement des métiers. Le raffinement des mœurs et une alimentation plus riche autorisent ainsi un processus de diversification de la production agricole et par conséquent participent au développement d'un secteur paysan.

- Ibn-Khaldoun aborde également les aspects relatifs au fonctionnement des marchés fonciers et l’origine de la grande propriété foncière. “ Ce n'est pas d'un seul coup, en une seule fois, que les citadins se trouvent en possession d'un grand nombre de propriétés et de fermes...Même les plus fortunés ne deviennent que peu à peu des propriétaires fonciers ”[21]. Il formule parallèlement, une approche de la spéculation foncière et tente d'expliquer les fluctuations des prix de la terre prévalents sur les marchés fonciers de l'époque :

Il y a aussi un accent particulier mis sur l’héritage historique transmis par d'autres régions. IB n'évoque pas l'héritage de l’Orient  – Perse et les pays du croissant fertile,  berceaux de l’agriculture paysanne – où l’on importe de nouvelles plantes, perfectionnent les techniques d’agriculture intensive et d’irrigation (voir l'origine du système des foggara) et les modes d’organisation et d’administration foncière. La dynastie des Rostémides persans et les émigrés de l’Empire Oumeyyade furent les vecteurs de ces transferts .

Il s'est appesanti en revanche sur l’héritage considérable transmis par la péninsule ibérique[22] et l’Andalousie en particulier.  IB note bien, à ce sujet, que “  le Maghreb a reçu d'Espagne une forte dose de culture sédentaire, depuis le temps des Almohades, à cause de l'occupation de l'Espagne par la dynastie régnante du Maroc. De gré ou de force, beaucoup d'Andalous franchirent le détroit. On sait quelle était l'étendue de l'Empire Almohade. Il disposait d'une grande part de la culture andalouse. Plus tard, les Musulmans de l'Espagne..  émigrèrent en Tunisie, où ils ont laissé des traces de leur culture....C'est ainsi que le Maghreb et la Tunisie se sont civilisés, mais pour une période temporaire. Les Berbères du Maghreb revinrent à leur manière et à leur rudesse bédouines. De toute façon, il n'y a plus de trace de culture sédentaire en Tunisie qu'au Maghreb[23].

“ L'Ifrikya resta aux Aghlabides et aux Arabes qui étaient avec eux. Ils avaient quelque culture sédentaire, à cause du faste et de la prospérité de la dynastie et de l'importance de la ville de Kairouan. Les Kutâma, puis les Sinhâja en héritèrent. Mais tout cela ne dura pas quatre cents ans. Après eux, cette teinture de civilisation s'effaça et les Arabes nomades hilaliens occupèrent le pays et le dévastèrent. Aujourd'hui, on peut encore y reconnaître quelques vagues traces de culture sédentaire, dans les familles descendant d'Al-Qal'a, de Kairouan ou de Mehdia.."[24]

Que nous enseigne l'agronomie arabe ?

Autre apport déterminant pour l'agriculture maghrébine : le transfert assuré par les agronomes arabes – via les andalous - des principes de l'agriculture nabatéenne [25], principes qui sont à considérer du point de vue de l'histoire de l'agronomie, comme fondateurs de cette discipline. Les savants arabes vont prendre un soin particulier à exhumer ces principes et à les diffuser. Des traités d'agricultures qui nous sont parvenus consignent à la fois les vieux principes mais aussi témoignent des progrès enregistrés dans l'acclimatation de nouvelles plantes, l'amélioration des techniques d'élevage, des méthodes d'irrigation et de développement des  cultures intensives[26]. Ces traités contiennent non seulement l’état des sciences agronomiques, mais ils décrivent aussi les outils de travail, les méthodes de culture et font l’inventaire des  espèces animales et végétales de nos régions. Ils sont incontournables pour les anthropologues, car ils intègrent l'étude des systèmes de représentation du monde que les paysans reproduisent. Considérant que cela faisait partie de leur art il est question dans ces traités d'agronomie des rites  et coutumes (relatifs aux moissons, aux labours), des pratiques magiques (“ talismans et autres moyens employés pour éloigner les insectes et les animaux nuisibles ”, “ les superstitions empruntées ”) et divinatoires (relatives à la “ reconnaissance des signes pour prévoir si l’année sera fertile ” et à “ l’exposé des théories arabes sur les prévisions météorologiques ”) utilisés pour accroître l’efficience agricole[27].

Il faut bien avouer que nous sommes bien loin d'avoir recensé tous les fragments de connaissances que les traités d'agronomie fournissent pour décrire l’univers technique, matériel et culturel de la paysannerie. Il suffit de dire simplement tout l'intérêt qu'ils peuvent présenter aujourd’hui pour les économistes ruraux et / ou agricoles et les anthropologues.

NOTES

[1]. De Polybe (-2 siècles av J-C), à Salluste (Ier siècle après J-C)  qui mettaient l'accent sur le caractère nomade de l'économie rurale de la Numidie, jusqu’à A. De Tocqueville ("écrits sur l'Algérie" de 1841) et A.Berque ("Pour le paysan et l'artisan indigène", 1939) qui constatent le faible attachement des paysans algériens au sol.

[2]. Précheur-Canonge, Th ..- La vie rurale en Afrique romaine d'après les mosaïques.- PUF, 1956.

[3]. Tillion, G.-  L’Afrique bascule vers l’avenir, “ Un paysan aurésien de 1954 : Mohand-ou-si-Tayeb ”.- Paris, Editions Tirésias- Michel Reynaud, 1999.- p.p. 33 et suivantes.

[4]. Qu’il s’agisse de Ibn Saïd Ghernati (mort en 1273 ou en 1285) dans son Kitab El-Bedî, Abou-Hamid Andalosi, Mohamed ben Ibrahim ben Yahia Ançâri Kotobi surnommé Watwât (mort en 1318) in Manâhadj el-fiker wa-mebâhidj el-‘Iber, Chihâb ed-Dîn Ahmed ben Yahia plus connu sous le nom d’Ibn Fadl Allah ‘Omari (mort en 1348) et auteur du Mesâlik el-abçâ, Ahmed ben Ali Mahalli nommé aussi Zenbel (XVIème siècle) auteur de Tohfat El-Moulouk. Ibn Hawqal :

Ecrits de ces auteurs in “ Extraits inédits relatifs au Maghreb (Géographie et Histoire ) ”. Traduits de l’arabe et annotés par E.Fagnan. Edit. Carbonel. Alger. 1924. Il y a aussi les maîtres. El-Bekri( ?- 1094) in Description de l'Afrique septentrionale (écrit en 1068), édition  revue et corrigée,  A. Maisonneuve,  Paris, 1965, traduction de M.G De Slane, reproduction de l'édition de 1911-1913, Alger -. Hassan el-Wazzan dit Jean Léon l’Africain “ Description de l’Afrique ”. A. Maisonneuve. Paris. 1956. Ibn-Hawqel (Xéme siècle) El-mâsalik wa’-mâmalîk , de Slane. 1873 ou  “ Livre des routes et des royaumes" – écrit en 977- Traduction par De Slane, 1873. Al-Idrisi (1099 –1160) in “  Le Maghrib au XIIéme siècle de l’hégire- Nuzhat-al-Mushtaq , traduction de M. Hadj Sadok OPU. Alger. 1983.

[5]. Alger" a une vaste campagne entourée de montagnes(la Kabylie)  habitées par des tribus berbères qui cultivent le froment et l'orge, font surtout de l'élevage de troupeaux de bovins et d'ovins, élèvent aussi beaucoup d'abeilles, disposent de grandes quantités de miel et de beurre salé et en exportent vers les régions voisines et lointaines. Ce sont des tribus dont le territoire est inviolable". El-Idrisi, opus cité,        P. 106 .

[6]. Mazouna “  a des rivières, des champs de céréales, des jardins, des sûqs animés, des habitations élégantes ; son marché se tient à jour fixe ; il est fréquenté par divers éléments berbères qui y apportent des fruits variés, des laitages, du beurre salé, du miel en grandes quantités. C'est apparemment une des plus belles villes, des mieux pourvues en fruits et des plus prospères. El-Idrisi, opus cité, P 121.

[7]. Cherchell “  a de l’eau courante, des puits bien alimentés en eau agréable au goût, de beaux fruits en grande quantité, des coings de gros calibre, avec une encolure semblable à celle des courgettes et qui constituent une des étranges curiosités. Elle a enfin des vignes et certaines variétés de figuiers. La région environnante est une campagne dont les habitants élèvent du gros bétail, de nombreux ovins, beaucoup d'abeilles, de sorte que le miel chez eux est disponible; leur principal ressource est le bétail, ils ont du froment et de l'orge en quantités supérieures à leurs besoins. El-Idrisi, opus cité, P 104.

[8]. C'est à “ Bijaya que sont entreposés des ballots et que sont vendues des marchandises pour des sommes colossales. Dans ses campagnes et exploitations agricoles, le froment, l'orge, les figues et tout autres fruits sont cultivés en quantités suffisantes pour les consommations de plusieurs pays ”. El-Idrisi, opus cité,p 105.

[9]. Nous utilisons le concept de communauté au sens où l’entend M. Weber c’est-à-dire d’une “ organisation au sein de laquelle les individus sont fortement intégrés au tout et agissent à la fois selon la tradition et les données affectives à coloration religieuse (ou empreinte de religiosité) ”.

[10]. Pour les villes décrites il est souvent question de sources d’eau, de moulins, du fahç avec ses jardins arrosés comportant une variété de cultures (fruits, légumes, lin, henné, tabacs, cumin…), de champs cultivés (blé, orge, riz), de plantations fruitières, d’oliviers, de dattiers, de pâturages, de sûqs où les fruits, les légumes, les céréales, la viande et le miel sont généralement bon marché.

[11]. Ibn Khaldûn.- El-Muquaddima. Discours sur l’histoire universelle.- Sindbad, t2. 1978, cf. chapitre “ De l’agriculture ”.- p.p. 825-826.

[12]. IB.- p. 807.

[13]. Voir par exemple l’Ecole de droit d’Alger ( Peltier, Milliot…).

[14]. Nous renvoyons à la thèse de droit de Van Vollenhoven, “ le fellah algérien ”. Alger, 1901. Cf notre article “ le paradigme de l’agriculture coloniale et la modernisation de l’agriculture au Maghreb ” Revue du CREAD.

[15]. Et là nous pensons à l’histoire des sociétés asiatiques et  au rôle des Etats dans les aménagements hydrauliques.

[16]. Ibn Khaldun.-  Alors eux-mêmes en pleine phase bédouine, les Arabes qui se fixèrent dans ces pays n'y trouvèrent aucune tradition de culture sédentaire, parce que les autochtones étaient aussi des Berbères bédouins.- p.741.

[17]. La civilisation rurale est "celle qui se rencontre à l'extérieur des villes, dans les montagnes, dans les campements mobiles à la recherche des pâturages, au désert ou aux confins des sables". Cette civilisation est dominée par des rapports communautaires, la mise en commun des moyens de production et une faible division sociale du travail. Les ruraux, comme les nomades ne visent guère que la satisfaction des besoins fondamentaux "pour la conservation de leur vie, sans rien de plus".

La civilisation urbaine est celle "qu'on trouve dans les grandes capitales, dans les petites villes, les villages et les hameaux, lieux qui servent de refuge et où l'on peut se protéger derrière les murailles". La vie citadine est caractérisée par un degré plus avancé de la division du travail, avec l'apparition d'une classe de commerçants aux côtés des artisans, de l'élite intellectuelle et politique, par un raffinement dans les modes vie et d'habitat; "leurs richesses surpassent en valeur et en étendue celles des gens de la bédouinité car leurs conditions de vie dépassent le strict nécessaire et leurs moyens d'existence sont en rapport avec leur fortune".

[18]. Marçais, G..- La Berbérie musulmane et l’Orient au Moyen-Âge.- Paris, Edtions Aubier, 1946.

[19]. Ibn Khaldun.- p.p. 720-721.

[20]. Ibn- Khaldoun.- El-Muquaddima. Discours sur l’histoire universelle.- Sindbad, t2, 1978 .

[21]. Ibn Khaldoun.- t 2.- p.p.758-759.

[22]. Les espagnols sont qualifiés par IB comme “  les meilleurs agriculteurs de tous les pays civilisés ”.- p.753.

[23]. Ibn Khaldûn.- p.p. 763-764.

[24]. Ibn Khaldûn.- p. 764.

[25]. Ce nom de nabatéens serait celui des habitants primitifs de la Chaldée, population arabe qui occupait une partie de l'actuelle Jordanie et dont Pétra fut la capitale.

[26]. Le " livre de l'agriculture " ou “ Kitab-el-filaha ” d'Ibn-El-Awam composé au XII° siécle de l'ère chrétienne. Il est connu et largement cité par Ibn-Khaldoun (qui fut d'origine andalouse comme notre auteur) résume. Ibn-El-Awam résume à l'époque où il écrivait les principales connaissances agronomiques accumulées en Méditerranée. Voir la réédition chez Bouslama, Tunis, 1977.

[27]. Ibn-El-Awam, Kitab-el-filaha, voir en particulier les chapitres XXIX et XXX.