Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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La littérature orale berbère a conservé  à travers des siècles sa richesse, et son originalité. Elle a interpellé plusieurs chercheurs qui y ont  vu une œuvre digne d’intérêt. L’un des objectifs de notre recherche est de montrer comment à travers des proverbes et des aphorismes se transmettent l’histoire, la culture, et la civilisation du peuple Touareg.

L’unité culturelle de ce peuple nomade est assurée par sa langue et par conséquent tout ce qu’elle transmet de la mémoire commune. La présente recherche propose une étude du rituel qui accompagne les contes touaregs. Ces derniers sont par excellence le matériau transnational et translinguistique qui prouve l’unité culturelle et linguistique des Touaregs.

Nous avons choisi de suivre concrètement ce rituel à travers une enquête sur place, en ce sens qu’il nous est livré directement par les Touaregs du Hoggar. Nous entendons par rituel toute la mise en scène de la narration : voix, gestuelle, maquillage, publique, lieux, cérémonies, périodes…, enfin tout ce qui donne au conte Touaregs son extraordinaire richesse.

La question qui se pose concerne le choix du conte. En faite, ce dernier constitue un genre de tradition orale très répandue chez les KEL- AHAGGAR, pasteurs nomades du Sahara algérien. Compagnons de la nuit, mais aussi du jour, les contes sont vécus par les Touaregs dans une festivité où la musique, le feu de camp, et le thé offrent un spectacle combien onirique.

Cependant, cette tradition orale n’est pas simplement un moyen de «délassement», elle est non seulement le témoignage d’une histoire et d’une culture transmise depuis des générations, mais elle contribue aussi en grande partie à l’éducation. Toutefois, nous nous attacherons dans cette recherche qu’à l’étude d’une seule forme de cette littérature orale qui est le conte.

C’est à travers les contes que les Touaregs enseignent l’ensemble des règles de comportements en insistant sur la place que tient la famille dans la société. En effet, d’après Dominique CASAJUS[1], la majorité des contes touaregs traitent des relations de parenté. Ainsi donc sont transposées les relations familiales dans les contes en termes symboliques afin de mieux les appréhender.

L’organisation de ces échanges verbaux, le rituel qui accompagne les contes et les différents paramètres sociaux qu’ils cernent, soulèvent en nous quelques questions fondamentales :

Il n’y aurait-il pas dans l’énonciation des contes touaregs une sorte de «théâtralité» de l’événement ?

Qu’est ce qui fait que l’énonciation du conte et son caractère «rythmé» soient souvent vécus dans une festivité où l’âme poétique des Touaregs trouve son épanouissement ?

Nous partons de l’hypothèse que les contes dits dans les veillées nocturnes sont d’abord un moyen de retrouvailles, d’échanges verbaux, où la parole éducative véhicule une vision du monde toujours semblable et toujours renouvelée. Des observations provenant d’une enquête in-situ que nous avons effectué dans le Hoggar nous ont fourni des données que nous allons exploiter tout au long de cette recherche.

Les Touaregs nous le savons bien sont riches de paroles, de poésies, de légendes… Tout appelle à l’exaltation de l’âme, de la simple gorgée de thé au plus noble sentiment d’amour.

Si les combats, les luttes, les femmes, l’amour, sont les sujets les plus fréquents, rien n’est indifférent à l’âme poétique du Touareg : la beauté des montagnes, le silence des nuits, le bruit du vent, la grâce de la gazelle et celle de l’oiseau porte-bonheur «le Moula Moula», ainsi que la majesté de son chameau et son courage en plein désert. Respectueux de la nature et incliné devant la grandeur du désert, le Touareg les chante et les glorifie à chaque fois qu’il en a l’occasion.

Ainsi, la poésie, les légendes, les fables et les contes font partie de la vie des Touaregs, ils puisent leur essence dans l’histoire, la culture, les traditions et coutumes, mais aussi dans les croyances et les religions et traduisent par conséquent tout l’imaginaire de la société touareg.

«Dans les sociétés traditionnelles, le conte joue un rôle social très important. Les veillées où l’on conte ne sont pas seulement un divertissement très apprécié ; elles servent à la transmission des valeurs culturelles qui passent à travers les récits. L’enseignement traditionnel utilise la littérature orale pour donner aux jeunes des leçons de comportement, pour leur inculquer les connaissances relatives par exemple au milieu naturel ou à l’histoire de leur groupe. Plus profondément le conte s’adresse à l’inconscient et pose, sous une forme symbolique, les problèmes de relations humaines qui préoccupent toutes les sociétés et il tente d’y répondre d’une manière qui varie selon les cultures».[2]   

En effet, l’une des fonctions du conte touareg se situe dans sa capacité à puiser dans le répertoire culturel, dans  les fantaisies, les symboles et les métaphores afin  de cerner les réalités sociales. Dans l’imaginaire collectif touareg, les paroles contées sont égales à celle d’un sage, il faut y percevoir le secret du verbe.

Chez les Touaregs du Hoggar, notamment dans le campement d’Irafok où nous avons effectué notre recherche, le conte possède une réelle importance socioculturelle. A travers le conte, le Touareg n’essaye pas forcément de fuir les exigences de la vie quotidienne, le conte représente l’assurance des valeurs sociales ; les paroles du conteur abolissent toutes les cloisons, tous les tabous pour arriver à faire passer le message voulu.

«Le conte, nous dit G. Calame Griaule, échappe à toutes les prisons, aux cloisonnements du savoir puisqu’en dépit de leur simplicité de structure, de leur apparente limpidité, les contes débordent toujours les analyses et les définitions qui tentent de les enfermer. Le conte échappe  aussi aux embrigadements des pouvoirs politiques car la parole populaire- dans le registre facétieux notamment- ne se laisse point museler ».[3]

Les fonctions du conte chez les Touaregs :

1. Le conte et l’harmonie conjugale :

Au campement d’Irafok, nous avons assisté lors de notre enquête à des cérémonies de mariage et nous avons relevé le même phénomène rituel qui se répétait à chaque fois ;

Quelques temps avant la fête, conteurs et conteuses défilent dans le campement  des mariés, accompagnés souvent d’un groupe d’invités, et leur content des récits qui se rapportent au couple. Certaines histoires mettent en valeur la Belle-famille et la place qu’elle tient dans l’harmonie conjugale. Les conseils sont ainsi tissés dans une histoire fictive mettant en scène des héros qui ont péri dans les flammes ou errent  comme des fous parce qu’ils n’éprouvaient que haine et vengeance à l’égard de leur Belle-famille. D’autres histoires les mettent en garde contre la tentation de la tromperie ; nombreuses aussi sont celles qui traitent de la vie sexuelle du couple défiant ainsi tous les tabous.

Dans ce cas précis, le conte remplit une des fonctions sociales les plus importantes pour maintenir l’équilibre de la communauté. Il s’inscrit comme le garant de la monogamie et le protecteur de la vie conjugale.

2. Le rôle thérapeutique du conte :

«Le conte est une thérapie dans notre société, il soulage le corps et libère les esprits», telles sont les mots de Sakai, un Touareg d’Hirafok, avec le quel nous avons eu l’entretien ci-dessous.

Question : A travers quels éléments pourrions-nous dire que le conte est une thérapie pour les Touaregs ?

Réponse : Il faudrait regarder le public avant et après la cérémonie du conte Au début ils sont comme sous tension, ce qui est normal car ils reviennent d’une longue journée de labeur. Une fois la cérémonie commencée ; les esprits s’éclaircissent, les sourires s’affichent sur les visages et chacun fait de son mieux et s’applique dans le rôle qu’il a à jouer dans la veillée. Il arrive que certaines personnes qui sont atteintes de troubles psychologiques se calment et se relaxent soit grâce à la parole du conteur, soit grâce à la musique et aux chants qui rythment la soirée ; la personne se sent comme prise en charge par la «parole conteuse»

3. Le conte comme moyen d’éducation :

Nous avons évoqué plus haut le caractère éducatif du conte. Cette tradition n’a pas disparue malgré les différentes mutations que subit la société touareg. En effet, la forme et le fond que revêt le conte touareg a une incidence sur la performance éducative ; en ce sens que la narration se trouve être porteuse de messages éducatifs. Dès leur jeune âge, les enfants ont droit à tout un répertoire de contes qui se rapportent aux différentes étapes de leur vie afin  de les aider à les comprendre et à les surmonter… Les contes agissent donc comme initiateurs et leur rôle éducatif se révèle toujours efficace.

4. Les fonctions  culturelles du conte touareg :

En plus des fonctions thérapeutiques et éducatives, le conte touareg possède une grande influence culturelle. Il porte en quelque sorte la mémoire historique et ancestrale et assure la continuité de la tradition.

En effet, les conteurs «recréent » à travers leurs récits des personnages et des scènes en s’inspirant de l’histoire, ils prennent alors l’allure de seigneurs pour imiter un noble guerrier et font des pantomimes afin de réaliser plus concrètement l’espace fictif. A travers les récits, le Touareg apprend son Histoire ainsi que l’histoire du milieu dans lequel il évolue.

« Le conteur incite à fouiller dans les récits pour comprendre les traditions Tout acte de contage cache un message. Nous Touaregs, nous avons besoin de connaître notre milieu et notre histoire, nous avons intérêt aussi à la faire connaître à nos enfants si l’on désire perpétuer notre culture. Nous passons par les contes car c’est le moyen le plus efficace pour la mémoire ; tous nos enfants se rappellent chaque histoire parce qu’elle est contée ». [4]  

5. L’aspect artistique du conte touareg

Le récit conté est toujours introduit ou ponctué par de la musique, par des chants… Tout conteur Touareg se veut créateur, il possède son propre style où la mélodie de la voix se conjugue au rythme des instruments livrant ainsi aux esprits un monde d’imagination et de rêves.

« A ceux qui placent le conte sous le signe du divertissement il faudrait rappeler aussi que le conte relève d’un art fonctionnel - articulation harmonieuse d’une parole organisée et d’un geste que cette parole appelle, prolonge ou soutient, car l’activité narrative s’accompagne souvent d’un travail accompli pendant le temps du contage.

Ainsi la transmission du conte est inséparable d’un savoir - faire humain. Dans un monde où la succession des gestes est elle-même organisée selon un réseau symbolique qui  a un sens et un ordre. Chaque mot, chaque pensée a sa raison d’être »[5].

Le conte touareg n’est pas un produit fini, un texte achevé dans lequel on ne peut rien modifier ; le conteur est le producteur de son conte, en ce sens qu’il le manipule et le modifie à sa manière, ce qui donne parfois au même conte des versions multiples. Le conteur utilise toutes les stratégies pour plaire, inquiéter et séduire. Les mimiques, la gestuelle, les postures corporelles, les tournures de phrases font du conte un récit théâtral.

« Telle est la vitalité du conte qu’il conquiert de nouveaux espaces, de nouveau publics, que de son épaisseur feuilletée de jeux et d’enjeux le sens nous surprend toujours. L’horizon d’attente du conte est immense et sa nécessité demeure ».6

Conte et conteurs s’investissent alors dans un monde régissant à travers la clameur de la voix et de la parole narratrice, toute la pensée touareg. Ainsi, le conte touareg échappe aux contraintes, faisant de son énonciation un amalgame de génie créateur, et de l’esthétique de la mise en scène de la parole. En effet, l’intensité de ces spectacles collectifs dans lesquels tout spectateur finit par devenir acteur, et prendre sur soi un rôle qui ne dure que le temps de la cérémonie, le temps de l’accomplissement du rituel et réapprendre la vie à travers la parole contée, la parole ancestrale, celle qui nourrit les esprits, éduque les enfants et façonne l’être.

NOTES

[1]. CASAJUS, Dominique.- Peau d’âne et autres contes Touaregs.- L’Harmattan, 1985.

[2]. CALAME-GRIAULE, Geneviève.- Ethnologie et langage, La parole chez les dogons.- 1965.

[3]. CALAME-GRIAULE, Geneviève.- Pour une étude ethnolinguistique des littératures orales africaines.- Revue langages n° 18, Paris, 1990.

[4]. LHOTE, Henri.- Les touaregs du Hoggar.- Payot, 1995.

[5]., 6. LHOTE, H..-Vers d’autres tassili.- Paris, Arthaud, 1984.