Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Cela a été dit à plusieurs reprises: l'objectif de l'Université est de diffuser un savoir. Éventuellement aussi, un savoir-faire. Mais la question qui vient à l'esprit aussi: Dans quelles conditions?

Parmi celles-ci, la question de l'espace n'est pas la moindre. Grâce aux progrès réalisés par les différentes sciences sociales et humaines dans ce domaine depuis le début du siècle, on sait aujourd'hui à quel point la dimension spatiale peut constituer une influencer considérable.

Dans ce cadre, l'atteinte des objectifs pédagogiques implique nécessairement la prise en compte des différents rapports qui s'établissent dans et avec l'espace universitaire(1) .

En fait, il est plus juste de parler d'espaces universitaires. Au pluriel. Pour ne prendre que le critère du rapport à la ville, l'université a pris des formes spatiales diverses dans son histoire: le quartier universitaire dans la ville, la ville universitaire, la zone universitaire urbaine, l'université péri-urbaine l'université sub-urbaine, le campus hors de la ville (2) . En Algérie, on peut observer la même diversité de la forme depuis la caserne désaffectée utilisée comme université jusqu'aux mégastructures créées au cours des années 1970 telles l'Université de Constantine (par Oscar NIEMEYER) ou l'U.S.T.O (Par KENZO TANGE).

En elle-même, cette diversité est significative. En premier lieu, l'espace est révélateur de la nature et de l'évolution de la société globale car il est le lieu et l'enjeu des relations sociales. Aussi, interroger l'organisation et la gestion de l'espace Universitaire, à une échelle ou à une autre, revient à jeter un éclairage particulier sur la relation de l'université et de la société.

Ensuite, la manière de distribuer les universités sur le territoire national, de situer chacune d'elle dans le tissu de la région et d'en définir la configuration architecturale engagent des enjeux importants impliquant de multiples intérêts d'acteurs et mobilisant des pouvoirs à différentes échelles. Une réflexion dans ce cadre s'inscrit, notamment, dans les domaines de l'aménagement du territoire, de l'urbanisme, de l'architecture et de la sociologie urbaine.

Enfin, en tant que lieu construit, aménagé et approprié, l'espace universitaire "local" est l'endroit où émerge et se développe une collectivité sociale avec ses pratiques et ses représentations, où se constitue une personnalité spécifique (sentiment communautaire?

  a- socialité?).

On le voit: la question de l'espace universitaire ouvre un champ de recherche pluri-disciplinaire très vaste qui n'a été que très peu exploré chez nous.

Parmi beaucoup d'autres, des questions importantes se posent pouvant faire l'objet de projets de recherche:

  • Quelle forme architecturale et quelle finalité socio-pédagogique?
  • Quelle architecture des universités et pour quelle identité universitaire?
  • Quelle gestion de l'espace et quelle appropriation, quel vécu de l'université par les différentes populations qui la constituent?
  • Quelle configuration de l'établissement universitaire et quelles forme de sociabilité? Quel processus de désocialisation / resocialisation?

Ailleurs, des travaux ont été déjà engagés dans ce champs ou sont en cours d'élaboration(3) .

Ces remarques générales étaient nécessaires pour situer le cadre général de notre propos.

L'objet de l'intervention est de répondre à la question suivante: jusqu'à quel point l'espace universitaire obéit-il dans son usage et son administration à une logique pédagogique au sens large? Jusqu'à quel degré, est-il le théâtre du déroulement du jeu social tel qu'on peut l'observer dans la société globale?

D’une manière plus précise, de quel jeu s'agit-il à l'Université lorsqu'il est question d'espace?

Nous répondrons à cette question en partant du projet et de la réalisation de l'U.S.T.O.

Notre démonstration s'articule en trois points:

  • Rôle, Fonction et effets de l'espace Universitaire.
  • Les Intentionnalités du projet U.S.T.O.
  • La réalité de l'espace Universitaire.

I. Espace universitaire et efficace pédagogique

Les pédagogues le disent bien: "l'éducation ne doit pas être limitée à l'enseignement formel"(4) .

Les objectifs socio-pédagogiques recherchés, les activités prévues déterminent l'étude attentive et approfondie de l'espace de l'université. La réalisation d'un tel projet? Supposé, en premier lieu,  la mise en relation inter-active des théories de la formation et des conceptions de l'espace pédagogique. D'où la nécessaire consultation entre les différents acteurs impliqués par ce type de réalisation (pédagogues, concepteurs de l'espace, etc...)

Cette démarche doit prendre en compte les trois fonctions essentielles de cette "organisation" comme:

  • Support aux activités pédagogiques et culturelles,
  • Vecteur de communication,
  • Lieu de désocialisation - resocialisation des agents, notamment des étudiants.

La conception de l'environnement recherché doit reposer, en définitive, sur une triple logique:

  • De satisfaction des besoins.
  • De communication
  • De socialisation des agents.

Cette démarche complexe est d'autant plus difficile qu'elle doit aussi s'efforcer d'intégrer les changements qui affectent les méthodes d'enseignement et l'espace socio-économique. Sur ce plan, il est impératif de ne pas attendre que les insatisfactions d'aujourd'hui deviennent les contraintes d'un demain proche sous l'effet des mutations en cours (5) .

Si la "rationalisation » de la conception de l'organisation spatiale est nécessaire, il s'agit d'en préciser les conditions de réalisation et de rechercher les modalités de son ancrage dans la réalité socio-culturelle  locale. En effet, quel est le point d'équilibre entre un espace trop grand avec d'inévitables déperditions et une rationalisation exagérée dont le souci d'économie peut avoir un impact non désiré en termes d'activités socio-pédagogiques et de vécu des agents concernés.

De la même façon, la notion de flexibilité si galvaudée dans le milieu des architectes gagnerait à être précisée et réfléchie en relation avec le milieu universitaire d'aujourd'hui et les objectifs pédagogiques recherchés.

En effet, comme le montrent bien OSTROWETSKY et POGGI, l'Université ne peut se passer d'une "certaine forme de " territorialité " (6)  qui cristallise une identité spécifique. Par ailleurs, en tant que lieu d'initiation et de préparation à la professionnalisation, cet espace construit et aménagé est un  espace social qui ne saurait vivre en "autarcie.

Comme on le voit, les choix présidant à la conception d'un espace universitaire obéissent à des logiques spécifiques mais aussi à des considérations générales d'où l'Etat n'est pas absent(7). Les développements qui suivent sur l'U.S.T.O. tenteront d'illustrer les propos avancés et d'approfondir l'analyse de certains processus évoqués.

II.  Le projet de l'université des sciences et technologies.

Cette problématique du rapport entre le projet étatique d'édification d'une université et son usage effectif par la société algérienne (ici: la population universitaire) sera illustrée par la présentation de la réalisation de l'U.S.T.O et les modes de son appropriation actuels (8) .

1.   Le contexte

Le projet conçu dès 1973 s'inscrit dans le processus des réformes lancées durant les années 1970 et leur segment central: l'industrialisation (9) . Ce "choix vital" est dicté par l'importance de l'infrastructure industrielle existante ou en projet à l'Ouest du pays.

Pour les initiateurs du projet, il s'agissait de:

  • Répondre à la demande de l'économie nationale,
  • Le faire dans des conditions nouvelles,
  • Doter le pays de spécialistes et de cadres dans les domaines du développement économique.

Le gigantisme du projet (300 ha), la capacité en effectifs prévue (10.000 étudiants) s'inscrit dans une double dynamique convergente:

  • Sur le plan international, l'évolution de l'architecture et l'urbanisme modernes est marquée par une phase de renouvellement et d'adaptation du modèle fonctionnaliste: "L'expérience des mégastructures architecturales (...) semble surtout une manière technologique de sauver l'idée d'indépendance et d'unité close des ensembles universitaires d'inspiration monastique ou phalanstérienne" (10)
  • A l'intérieur du pays, le choix de l'U.S.T.O. ne déroge pas à la logique d'ensemble du modèle de développement retenu et son avatar consistant en la recherche des grands projets et la mise en place de complexes surdimentionnés (11) . A partir de là, la finalité professionnelle du futur ouvrage va prédominer: enseignement pratique et conception instrumentale. Ainsi, les relations avec l'extérieur sont horizontales et spécialisées et se font avec les entreprises en fonction de l'orientation de l'institut.

2.   Les fondements du projet

Le projet s'inscrit pleinement dans le courant structo-fonctionnaliste tel qu'il s'est développé à partir des années 1960. La mode de la "combinatoire" n'a pas épargné l'architecture de cette période (12) . L'Architecte japonais KENZO TANGE a été l'un des acteurs principaux du Congrès d'Otherlo en 1959 qui a tenté de renouveler la doctrine fonctionnaliste en Architecture et urbanisme qui, elle-même, a connu son apogée à partir des années 1930 ponctuée par la parution de la chartes d'Athènes en 1933 (13) . Mais la filiation de ce mouvement "moderne" ou de ce modèle "progressiste" remonte au 19 ème siècle, au phalanstère de FOURIER et, un peu plus tard, à la "cité industrielle" de Tony Garnier (14) .

On peut dire concernant l'édification des espaces universitaires en Algérie que tout comme pour les complexes industriels ou touristiques, il a été fait appel aux architectes les plus en vue (NIEMEYER pour l'université de Constantine, KENZO TANGE pour l'U.S.T.O., etc...) du courant dominant en vue de propager la modernité, la rationalité et l'universalité (15) .

L'ensemble de la réalisation de l'U.S.T.O est un compromis que recherche sur le plan technique KENZO TANGE et que traduit l'introduction d'un certain zoning en contradiction avec le principe structuraliste de la polyfonctionnalité (16) .

3.   Les caractéristiques formelles

Cette conception de l'espace se concrétise par la production d'une mégastructure architecturale spécialisée dans la fonction de l'enseignement édifié selon un zoning atténué en théorie par la mise en place de voies de communications (passerelles, couloirs, etc...).

La dimension structuraliste (17) est apparente dans l'articulation d'éléments répétitifs et standardisés, la combinaison stéréotypée des mêmes modules dont le moindre des effets est de propager la monotonie, l'anonymat et l'absence de repères (voir plus loin).

Pour ne pas déroger à la règle, le procédé retenu pour la réalisation est industrialisé avec comme instruments d'action une entreprise de construction (E.R.C.O) et la préfabrication.

Le principe d'Université "ouverte" retenu par le M.E.S, du refus de différencier intérieur et extérieur (voir l'absence de HALL d'accueil à l'entrée) crée "un espace diffus, non délimité, espace non identifié où l'on n'arrive pas à se situer" (Une enseignante en architecture).

Seul émerge de l'indifférenciation globale, la tour administrative de 17 étages: symbole du pouvoir dominant et isolé de la  population diluée et sans cachet identitaire particulier?

L'implantation de l'université marque aussi la distance idéologique avec la ville (matérialisation de la société globale et condition nécessaire à la formation) dont l'absence dans le discours des concepteurs du projet est significative.

III. Espace universitaire et société

L'U.S.T.O. est donc la matérialisation d'une rationalité qui puise ses fondements dans une idéologie spécifique dont on a souligné quelques traits. Les retombées sociales de la mise en œuvre de projets basés sur cette formation idéologique ont fait l'objet d'études poussées dans un nombre important d'institutions (entreprise industrielle, ville, habitat, école, etc...).

Le résultat est le même à l'Université: l'intrusion de la société avec ses différentes caractéristiques est visible dans les modalités de la désappropriation et du détournement du milieu interne (18) . Au lieu d'être un îlot de modernisme, l'université fonctionne à la manière d'un grand ensemble où vivent conflictuellement diverses populations. Le même écart observé ailleurs (19) est lisible ici: il sera souligné par l'analyse des pratiques socio-spatiales, des modes de gestion, des conflits ayant l'espace universitaire comme enjeu et les relations identitaires.

1.   Les pratiques socio-spatiales

L'observation des pratiques permet de mettre en évidence un certain nombre de traits largement répandus au sein de la vie sociale.

Le premier phénomène, paradoxal pour un équipement public tel l'université, est celui de l'appropriation privative de certains lieux à des fins personnelles. Comme cela s'observe pour la ville où les espaces publics sont "grignotés", "occupés", détournés (absence de respect de l'alignement prévu, usage de la rue pour des activités non "réglementaires", occupation de locaux (exemple: caves des immeubles de l'O.P.G.I), l'usage de l'espace à l'intérieur de l'enceinte universitaire subit le même type de logique. Ainsi, les pivots aménagés sont utilisés comme "résidence de jour" par certains, tandis que d'autres se sont attribués les toilettes qu'ils interdisent aux "exclus du système de distribution des rétributions" (20).

Ainsi n'est-il guère étonnant dans ces conditions que dans une situation de relative abondance, on débouche sur la pénurie entravant le fonctionnement pédagogique "programmé" pour des "histoires de salles".

Cette situation est aussi le résultat de l'existence de pratiques informelles de détournement des "biens spatiaux" sur une échelle que seule une étude poussée pourra situer. Les exemples déjà donnés attirent l'attention sur la réalité de cette "économie informelle" dont les traces sont visibles à travers les dommages que l'espace pédagogique subit: dégradation ou disparition de certains équipements et mobilier, interrupteurs enlevés, serrures arrachés, etc...

Dans la même foulée, les lieux connaissent aussi une autre sorte de détournement, symbolique celui-là. A la manière des grands ensembles où il y a désappropriation des espaces publics, on peut dire que, globalement, on assiste au même phénomène à l'U.S.T.O.(21).

Cependant, certains espaces sont utilisés durant la journée par modification de l'usage prévu et deviennent des lieux de rencontre entre étudiants: il s'agit notamment de la bibliothèque, des locaux des associations et de l'emplacement réservé aux Taxiphones. Pour ce dernier cas, les attroupements créés et le bruit produisent une réelle dissonance avec la fonction de départ assigné à ce lieu. Ce détournement de sens peut se muer dans certains cas en un véritable transfert de fonction: " les ateliers de 5ème année destinés à la préparation du projet de fin d'études en Architecture ne sont pas fait pour le travail. On entend la chaîne stéréo sans arrêt. Les étudiants n'ont pas d'autres lieux pour faire la fête" (Enseignant - architecte).

Mais ce processus d'infiltration et de récupération social de l'espace pédagogique ne s'arrête pas là puisque, comme ailleurs, on assiste à de réelles transformations de certaines parties du projet. Cette dynamique est rendue inévitable car la réalisation du projet est encore inachevée, une décennie après son inauguration! Ainsi, en est-il de l'école d'Architecture dont l'absence de l'édifice construit pousse les effectifs - eux, bien réels - à rechercher des territoires là où il est possible d'en avoir dans les autres instituts! De ce seul point de vue ("les restes à réaliser"), le décalage est réel entre la rationalité du projet de l'architecte et la réalité de l'U.S.T.O. d'aujourd'hui.

Sur le plan du détail, l'observation permet aussi de relever un certain nombre de  modifications fonctionnelles à l'intérieur d'espaces non flexibles: des laboratoires de métallurgie équipés d'un matériel fixe sont utilisés comme ateliers d'architecture, des locaux prévus pour l'informatique connaissent une autre destination, etc... Sans parler du coût économique des opérations de transformation engagés, l'adaptation au nouvel usage n'est guère garantie.

Ces changements découlent d'un rapport de forces où les gestionnaires ont à faire face à des pressions diverses entre lesquelles il n'est pas toujours facile d'arbitrer.

2.   Conflits et gestion de l'espace universitaire

Il faut le dire: l'espace universitaire est l'enjeu et le lieu de conflits entre les acteurs de l'institution en question. A cet égard, la compétition est présente à différentes échelles:

  • les relations inter-universitaires connaissent périodiquement une remontée de la tension lorsque l'équilibre instable existant est menacé. Tout récemment encore, en 1995, la presse régionale s'est faite l'écho des polémiques nées à propos du transfert de l'I.G.C.M.O. à travers le courrier de groupes d'enseignants - universitaires.
  • Le conflit est aussi réel dans la répartition des espaces entre instituts. Un directeur qui venait d'avoir sa "zone" après moult pérépéties s'est exclamé en constatant: "Seule la méthode bulldozer paie". Cette compétition rend très difficile la gestion de l'espace universitaire lorsque, dans les relations sociales internes, prédomine la logique de la force...
  • La rivalité est forte aussi à l'échelle des différents agents qui développent différents moyens pour s'approprier les différents espaces disponibles. Cette "privatisation" n'épargne pas, comme on l'a vu, les lieux publics qui devraient être ouverts même aux visiteurs extérieurs à l'université.

De nombreux indices montrent une gestion non optimale de l'espace universitaire à l'U.S.T.O. du fait des conflits d'intérêts et des caractéristiques physiques du projet. Ainsi, la répartition des activités et des espaces spécifiques par institut prévue n'a pas été respectée. Le plus souvent, ce détournement fonctionnel et de sens dérive des rapports de force entre et à l'intérieur des instituts. De même, la comparaison des données de départ du projet et la situation actuelle de l'U.S.T.O indique des changements importants. D'ailleurs, chaque année la distribution des locaux (parfois, des zones!) est l'objet de renégociations où les arguments utilisés par les différents acteurs sont loin de relever du registre scientifique ou de la rationalité managériale.

Là aussi, nous retrouvons le décalage entre la culture du projet et celle de la société algérienne s'exprimer avec netteté dans les difficultés éprouvées pour assurer une gestion acceptable de l'espace en question malgré un personnel pléthorique. En l'absence de principes et critères précis de fonctionnement ou d'une stratégie de valorisation du potentiel existant, le "management" de l'U.S.T.O. évolue à la traîne des rapports des forces. Cette analyse est confirmée par les types de liens et les sentiments tissés par la population universitaire avec cette "réalisation".

3.   Absence d'identification et rejet de l'espace universitaire.

L'identification à un espace c'est, en dernier analyse, "avoir le sentiment d'être quelqu'un qui habite quelque part" (A. luchunger, op.cit). Tout dans l'espace de vie  doit favoriser ce sentiment de reconnaissance de soi. Ceci est loin d'être le cas à l'U.S.T.O. où la réalité de la rupture est, encore une fois, patente!

Ce qui est frappant, dès le départ, est l'absence d'identité" de l'espace: "les espaces forment une seule unité. On ne voit pas de différence quand on se déplace" (étudiant). Cette remarque est corroborée par un autre étudiant: "l'articulation nous donnes des espaces identiques. Ce que nous constatons à l'U.S.T.O: il est difficile de comprendre vite où nous sommes".

Cette absence de repères favorise la mise en oeuvre par les étudiants d'un rapport de simple fonctionnalité d'où le sentiment d'appartenance semble absent. D'où la passivité déjà observée et la non appropriation de lieux où l'on passe la grande partie de son temps! D'où aussi, les départs dès Mercredi matin parfois pour de long week-end: "Ils ne se sentent pas chez eux dans cette université" (Enseignante).

Cette Université qui "n'a rien à voir avec notre histoire, notre culture ou notre passé" (Étudiante) crée un sentiment de malaise, parfois de peur:

  • "Tu demandes à n'importe qui d'aller à l'U.S.T.O. Il te répondra: J'y vais pas. Je me perds" (Enseignante).
  • "On se sent perdus, mal à l'aise" (étudiant)
  • " les sous-sols inspirent une certaine peur, l'isolement" (étudiante).

L'analyse du discours et des pratiques met en évidence une certaine désaffection, voire un rejet de cet espace. A partir de 17 heures, on peut dire qu'on assiste à une véritable fuite. Il est d'ailleurs difficile d'assurer une activité pédagogique au-delà de cette heure. Plus tard, la horde de chiens prend place sur le terrain et s'empare des lieux.

Gigantisme, répétitivité de modules standardisés, indifférenciation des espaces, absence de signes de valorisation, la conception du projet qui n'a pas tenu compte de l'homme, physiquement et culturellement, a engendré de toutes pièces et à grands frais, une structure déshumanisée dont le propre est de faire le vide dans et autour d'elle (isolement de la ville!).

Conclusion

La lecture des rapports que l'Université tisse avec son espace nous a permis donc de retrouver le jeu social dans toute sa complexité et certaines de ses caractéristiques culturelles. Nous avons vu, du même coup, les incidences socio-pédagogiques d'une conception de l'espace universitaire qui ne se différencie pas tellement des projets qui ont été réalisés ailleurs avec les conséquences que l'on sait.

Pour assurer ses différentes fonctions, l'Université a besoin d'espaces pensés et adaptés culturellement aux réalités de la société algérienne d'aujourd'hui. Cette université doit établir des relations avec la ville que la configuration de l'espace doit favoriser. L'acquisition des connaissances, la constitution d'une vie sociale et culturelle et le développement de la recherche passent par cette nécessaire complémentarité.

Bibliographie

Choay (F), « L’urbanisme: utopies et réalités ». Ed du seuil, Paris, 1965

Luchunger (A), « structuralisme en Architecture et Urbanisme », Eyrolles, paris, 1981.

 Ragon (M), « Histoire de l’Architecture et de l’Urbanisme modernes », CASTERDAN, Paris, 1986.

« Kenzo Tange », Les Editions d’Architecture, Artemis Zurich, 1978.

Aiche Messaoud, « Influence des théories de l’éducation sur l’espace architectural éducatif. cas de l’Angleterre », Revue Construire, 40,1991.

« Espaces et Sociétés » n°80-81, 1-2, 1995.

Revue l’Université, M.E.S. n°25, Alger, Déc 86 - Janv. 87.

Idem, n°6, 1976 (Dossier Projet U.S.T.O)

Notes

(1) L'espace universitaire ne saurait se confondre avec la seule configuration spatio-pédagogique stricto-sensu. Il regroupe également les activités de gestion (C.O.U.S) et sociales (cités universitaires, équipements culturels, etc...)

(2) Voir Philippe Genestier, l'université et la cité , Revue espaces et sociétés, PP. 21-45 n° 80-81, 1995, L'Harmattan, Paris.

(3)  Pour un premier aperçu, voir le numéro spécial consacré à « villes et universités » par la revue "Espaces et sociétés" déjà citée.

(4) Voir DEWY  (J), Democracy of education, in collectif, Education some fundamental problems" longmans, London, 1970, cité par Messaoud Aïche, revue Construire n°40, 1991, p 29.

(5) Ainsi, l'évolution de l'Algérie vers une "économie de marché ne vas t-elle pas induire des formes de production et de gestion de l'espace universitaire allant dans le sens de sa rentabilisation et d'un financement plus autonome par rapport à l'Etat?

(6) Voir Bibliographie n°6

(7) En effet, la formation universitaire s'inscrit dans le projet social global défini par l'Etat qui, à travers la production de profils déterminés, s'assigne des objectifs économiques et sociaux.

(8) Cette analyse part de la documentation officielle de l'époque sur le projet et des théories sous-jacentes (voir bibliographie en fin d'article). Elle a utilisé des interviews de quelques enseignants architectes et exploité les copies d'examen de quatre-vingt étudiants en architecture.

(9) "Les pouvoirs publics décident de la création d'une nouvelle université à orientation scientifique et technologique, reflet fidèle d'un pays engagé dans la voie de l'industrialisation."

(10) Voir GENESTIER (Ph): L'Université et la cité, Espaces et Sociétés, n°80-81, 1-2/1995, p 38.

(11) Une énorme littérature a été consacrée à la critique des orientations de cette période. nous n'y reviendrons pase Significatif du changement de contexte: inaugurant l'U.S.T.O. en 1986, le chef de l'état "s'étonne" de l'envergure du projet!

(12) Sur cette diffusion de "l'idéologie structuraliste" (H.LEFEBVRE) dans l'architecture et l'urbanisme, voir: Arnulf lüchnger: Structuralisme en Architecture et Urbanisme Eyrolles, Paris, 1981. L'auteur donne les principes de base de ce courant dont nous ne reprendrons certains que pour les besoins des développements sur l'U.S.T.O.,

(13) Voir parmi beaucoup d'autres, F. Choay: L'urbanisme; utopies et réalités, Ed du Seuil, Paris, 1965

(14) Voir RAGON (M): Histoire de l'Architecture et de l'urbanisme moderne, ed. Casterman, Paris, 1986, tome 1.

(15) Principes de base du fonctionnalisme en Architecture et urbanisme que ne remet pas en cause le structuralisme. Voir F. Choay, op.cit. Un étudiant: "en arrivant la première fois ici, j'ai senti que je suis en l'an 2000".

(16) Les adaptations techniques recherchées par le Structuralisme touchent l'articulation des fonctions, la flexibilité des espaces, une recherche de l'esthétique par le jeu des volumes, la possibilité d'extension en maintenant la structure...

(17) Pour une description plus détaillée du projet, voir la revue L'UNIVERSITE du M.E.S n° 25, Déc. 86 - Janv. 87, pp. 7-13.

(18) La démarche se focalise ici sur l'espace de l'université en tant que tel pour des raisons de commodité seulement. Mais une étude socio-anthropologique approfondie implique la prise en compte de l'espace universitaire dans ses différentes dimensions (pédagogie, logement, équipements culturels, environnement proche...).

(19) Pour l'habitat, voir le projet de recherche: "Modes d'appropriation de l'espace résidentiel en milieu urbain", CRASC, 1992-1995.

(20) Comme ailleurs, la rumeur s'investit là aussi: ainsi, un travailleur, trabendiste notoire, est, dit-on, en possession de cinq bureaux! On évoque aussi la location par certains agents de locaux aux étudiants en sous-main. L'existence  de ce type de rumeur est en elle-même significative d'un certain climat et d'un système avec des possibles réalisables.  Pour couper court à tout cela, il serait intéressant de savoir, étant donné le gabarit de l’infrastructure et le « fouillis gestionnaire » s’il est possible de recenser l’ensemble des locaux de l’U.S.T.O. et leur affectation et usage effectifs.

(21) Une enseignante-architecte: "A L'I.G.C.M.O., on n'avait pas d'ateliers propres, pourtant, c'était approprié, aménagé. Il y avait des cartes, photos, plantes, etc... A l'U.S.T.O , on a des ateliers spécifiques mais les étudiants ne réagissent pas "(Interview).