Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Tout au long de ces trois dernières décennies, l’enseignement des langues étrangères a été particulièrement négligé, voire marginalisé, notamment si l’on se réfère à ces langues dites injustement « mineures », qui ont subi de dures épreuves dans leur traitement et réformes successives tout au long de cette période et dont l’application au niveau des institutions scolaires n’a pas manqué, d’ailleurs, d’entraîner de graves répercussions dans le milieu universitaire (1)

En effet, l’attitude dévalorisante et réductrice vis-à-vis de ces langues - l’Espagnol, l’Allemand, l’Italien et le Russe - a porté un coup épouvantable au système éducatif de  l’Algérie et dont les conséquences désastreuses sont visibles et palpables de nos jours, puisque comme nous ne le savons tous, la réforme et refonte des programmes et des enseignements dans le supérieur, entamée voilà plus de quatre années environ, entrera dans sa phase opérationnelle certainement, en Septembre prochain, et apportera, sans aucun doute, de nouvelles réponses dont l’innovation structurelle et modulaire répondra certainement aux aspirations d’une Université moderne, en conformité entre autres, avec nos besoins, notre culture et identité nationales.

Si aujourd’hui, l’intérêt et la valeur des langues étrangères ne sont plus à démontrer et que leur nécessité quotidienne est ressentie à travers toutes les activités humaines, à savoir au niveau économique, politique, culturel, social et scientifique, il n’en demeure pas moins, qu’il faille établir des stratégies et des choix indispensables pour que chaque langue étrangère, en dépit de son caractère instructif et éducatif incontournable, ait sa véritable place dans notre société, compte tenu évidemment, des nombreuses considérations nationales, régionales, voire internationales, véritables sources génératrices de progrès culturel et de modernité.

Je me limiterai, donc, dans cette intervention, d’appréhender et de mettre en exergue la dimension multiple que revêt, particulièrement, l’enseignement de la langue espagnole en Algérie, non en tant que langue porteuse de culture et de civilisation, sinon davantage dans ses rapports historiques, culturels et identitaires avec notre pays, aussi bien dans le passé que dans l’avenir.

Si l’enseignement de la langue espagnole au sein de l‘Université, géré durant les deux premières décennies de l’indépendance par des enseignants étrangers, notamment français, (2) n’avait pas réellement débouché sur une authentique recherche scientifique par rapport à la richesse thématique que notre histoire commune, pouvait offrir à notre université et société, c’était, de toute évidence, dû en partie à leur insensibilité, à leur méconnaissance des nombreux liens historiques qui nous unissaient à l’Espagne, et peut être aussi, il faut le dire, que ce n’était ni leur préoccupation immédiate, ni un problème de l’heure, sachant pertinemment que cette langue espagnole avait, durant des siècles, subi la prépondérance et l’influence de la langue et culture arabes.

Ce n’est qu’a partir des années 80, que certains enseignants chercheurs Algériens, sensibles à cet aspect fondamental de nos rapports complexes et divers avec cette langue, ont pu transgresser la loi du silence pour aborder la recherche scientifique, d’une façon audacieuse et pénible, souvent à leur détriment, pour avancer et progresser dans la voie de la connaissance de notre histoire réelle, de notre patrimoine culturel, et par là même, sensibiliser fortement les autorités concernées sur les nombreux fonds d’archives, documents, manuscrits, correspondances diplomatiques, etc, conservés précieusement en Espagne.

Cette tentative, exemplaire et propre à l’université d’Oran, a permis de lancer sérieusement la recherche scientifique dans la perspective d’une véritable recherche historique, non seulement d’importance régionale, mais aussi nationale, offrant de cette manière, une gamme considérable de thèmes riches et variés concernant directement notre pays et notre histoire.

C’est à ce moment là, suite à une étape de discussions, de réflexion et de concertation, que des liasses documentaires et d’archives ont été sélectionnées dans différentes bibliothèques espagnoles, puis rapatriées par un groupe d’hispanisants de l’Université d’Oran et déposées au Centre de Recherche et d’Information Documentaire en Sciences Sociales et Humaines (CRIDSSH), depuis plus d’une dizaine d’années, à la disposition de la consultation et l’information des chercheurs et étudiants algériens.

Ce travail remarquable et cette louable action de collecte d’informations documentaires relatives à l’histoire moderne de l’Algérie constitue un grand apport culturel à l’ensemble de la communauté algérienne, particulièrement universitaire, puisqu’il s’inscrit en priorité dans la démarche fondamentale et logique de l’aspect scientifique de la Réécriture de notre Histoire.

C’était précisément dans ce cadre scientifique de recherche historique, qu’un Séminaire International était organisé en 1982 au CRIDSSH, avec la collaboration des enseignants chercheurs du Département d’Espagnol, sur « Les Sources Espagnoles de l’Histoire de l’Algérie ». (3) où nous avons pu, grâce à la collaboration des intervenants espagnols, localiser et répertorier une considérable documentation espagnole nous concernant, et répartie dans plusieurs villes de la Péninsule Ibérique.

Il est utile de signaler à cette occasion, les grands efforts déployés actuellement par notre pays dans cette direction, puisque le Centre des Archives Nationales organisera bientôt, à Alger, un Colloque International(4) sur «  les Archives concernant l’Histoire de l’Algérie et conservées à l’étranger »aux fins de repérer, d’inventorier, de collecter et de rapatrier, éventuellement tous ces fonds ou collections d’archives, en l’occurrence, ceux  qui se trouvent en Espagne et qui couvrent le XVE, XVlle, Xvlle et Xvllle siècles c’est-à-dire, une partie consistante et mal connue de notre histoire nationale, qui ne peut être résolue et menée à bien, qu’en  faisant appel aux différents spécialistes des langues étrangères, passerelle technique et scientifique inévitable pour l’envergure et la portée d’un tel labeur.

Tout cela, nous ramène en fin de compte, à un problème de fond que nous reposons avec force, s’agissant évidemment de l’importance de l’Enseignement des Langues et  le recours obligatoire, dans ce genre d’opération, à l’indispensable outil qui est la langue, un moyen donc, primordial pour accéder et pelier à tout ce processus documentaire, qui doit, en plus, compter sur une logistique de traduction efficace afin que tout ce transfert d’informations et de documentations connaisse son plein essor et soit utile à une société avide de connaissance et de savoir sur son passé.

C’est en partie dans cette perspective que l’enseignement de la langue espagnole revêt pour nous une dimension primordiale à double objectif, car, en plus de son caractère didactique et formateur sur la culture et civilisation d’un pays voisin, il nous permet, et c’est peut être là l’enjeu majeur et essentiel, de parvenir à la découverte et à la connaissance d’une autre fraction de nous- même, d’une phase assez substantielle de notre histoire dans tous ses aspects et formes, eu égard à la présence Espagnole dans l’Oranie et aux longues étapes conflictuelles qui opposèrent constamment l’Algérie et l’Espagne pendant plusieurs décennies.

A toute cette relation bilatérale d’une histoire commune très riche et parsemée tantôt de multiples échanges, tantôt de conflits, il faut rajouter d’autres liens historiques, plus anciens encore, qui remontent au Moyen Age et qui correspondent à l’Espagne Musulmane, où, durant des siècles, s’opérèrent toutes sortes de contacts culturels, politiques et humains avec Al Andalous.(5)

En évoquant l’histoire de l’Algérie et de l’Espagne, nous découvrons forcément cette importante relation multiple qui ne cesse de grandir aujourd’hui, pour nous transporter au-delà de la Péninsule Ibérique, jusqu’en Amérique Latine où d’autres liens sociaux, culturels, voire identitaires nous interpellent pour une reconnaissance.(6)

Tous ces éléments et ingrédients historiques renforcent davantage notre penchant, voire notre détermination d’enseignants et de chercheurs, pour privilégier et développer considérablement l’enseignement de la langue espagnole dans notre système éducatif scolaire. Nous sommes convaincus par-conséquent, et les raisons scientifiques et  objectives le prouvent suffisamment, que la langue espagnole représente pour nous une importante source génératrice de culture et de savoir dans divers aspects d’intérêt universitaire et national.

C’est aussi dans cette optique, que les commissions de réformes installées au Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique pour réfléchir sur les nouvelles structures de l’Université et de la formation universitaire, doivent y penser sérieusement et se pencher davantage sur la coordination qui doit régner entre l’Enseignement Supérieur et Secondaire afin de tracer les grandes lignes d’une stratégie efficace de l’enseignement des langues étrangères par la stimulation et la  valorisation de cet enseignement des langues étrangères au niveau des différentes institutions de l’éducation nationale.

Parallèlement à cette démarche de réflexion sur cet enseignement des langues à un  haut niveau, d’autres tables rondes de concertations ont eu lieu à la base et ont réuni plusieurs spécialistes enseignants et chercheurs pour discuter sur ce sujet.

En effet, les « Journées d’Études sur l’Enseignement des Langues Étrangères » organisées par l’Institut des Langues Étrangères de l’Université d’Oran, ont permis aux enseignants concernés des différents départements de Français, d’Espagnol, d’Allemand, de Russe et de Traduction des Universités Algériennes, d’évaluer cet enseignement et de débattre sur la refonte et l’enrichissement des programmes du cursus universitaire  de toutes les licences des langues étrangères.

Nous avons profité durant ces journées d’études, de tirer la sonnette d’alarme sur de nombreux aspects négatifs et de mettre en exergue la stratégie de l’Enseignement des Langues dans notre pays et des différents choix et priorités qui s’imposent pour nous, de manière à rentabiliser au maximum ces outils linguistiques précieux et indispensables à une Société et Université en chantier, et vouées à la modernité et au progrès. Toutes les réflexions et points de vue ont convergé, définitivement, sur la nécessité de revaloriser et redynamiser l’Enseignement des Langues Étrangères dans le Secondaire d’abord, en le libérant de toute orientation administrative néfaste, ou autre mesure coercitive, pour mettre au même pied d’égalité toutes ces langues et laisser la propre initiative aux élèves de faire leur choix.

Cet Enseignement des Langues, nous ne le répétons jamais assez, incontestablement vital pour le progrès culturel, scientifique et socio-économique, doit être généralisé dans tout le territoire pour répondre aux besoins et à la vision futuriste de notre pays. L’ouverture du Département d’Espagnol, l’année dernière, à l’institut des Langues Étrangères de l’Université de Constantine, 1° année d’initiation, est très révélateur de l’importance significative de cette langue porteuse de notre culture arabo-andalouse de la civilisation musulmane et des relations Hispano-Algériennes très distinguées, qui ont marqué toute l’époque moderne de notre histoire et qui sont précieusement conservées dans les nombreuses archives et manuscrits des différentes bibliothèques espagnoles, notamment, celles de Madrid et Simancas.

Cette louable initiative d’ouverture de Section de Langue Espagnole, doit également bientôt suivre à l’Institut des Langues Étrangères de l’Université de Tlemcen. L’importance de la langue espagnole pour nous, Algériens, en plus d’être une langue de culture et de civilisation non négligeable dans le monde actuel et futur - 360 millions d’hispanophones en l’an 2000, avec 21 pays dont la langue nationale est l’Espagnol revêt, donc, un caractère assez particulier du point de vue de nos relations non seulement avec la Péninsule Ibérique, mais aussi avec le monde Latino-Américain, dont une grande partie de sa communauté est d’origine arabe.

Ne perdons pas de vue l’existence de l’étroite collaboration et échange entre l’Algérie et l’Espagne Musulmane durant toute la période médiévale, et qui ensuite, après la chute de Grenade en 1492, s’était traduite malheureusement, par un départ massif des Morisques, ces musulmans d’Al-Andalous, vers le Maghreb, l’Europe, l’Amérique Latine, etc, pour rappeler au moins que les premiers andalous musulmans, fuyant l’Espagne Inquisitoriale, débarquèrent aux Andalouses d’Oran au début du Xvie siècle, puis arrivèrent plus tard des contingents d’exilés Morisques dans tout le pays. L’arrivée ensuite des Espagnols et l’occupation des places fortes d’Oran et de Mers-El-Kébir, pendant presque trois cents ans, a marqué profondément l’Ouest Algérien de cette interférence culturelle et sociale espagnole qui s’était étendue au-delà de la Libération d’Oran en 1792, avec la colonisation française et l’exode des Espagnols républicains en terre algérienne durant la Guerre Civile Espagnole de 1936. L’évocation succincte de cette partie historique de l’Algérie et ses relations permanentes avec l’Espagne montre, on ne peut mieux, l’attrait et l’attachement considérable à cette langue espagnole, support de notre histoire et clé déterminante de la recherche scientifique, qui doit servir de cheville ouvrière de la traduction de tous les archives et documents espagnols relatifs à notre pays.

C’est dire par là-même, que cette langue constitue pour nous une double’ nécessité. En plus d’être une langue de culture et d’ouverture multiple vers l’Espagne et l’Amérique Latine, elle représente un instrument de connaissance indispensable pour l’accès à la documentation espagnole concernant l’histoire moderne de l’Algérie. Tout cela nous amène à souligner l’intérêt incontestable que revêt l’Enseignement des Langues et plus particulièrement, celui de l’Espagnol qui doit reconquérir plus de places pédagogiques dans l’Enseignement Secondaire et Supérieur, car, l’histoire de l’Algérie moderne est écrite en Espagnol et en Osmani (Turc ancien), et gît dans les innombrables fonds d’archives et bibliothèques espagnoles, où, par ailleurs, auparavant, les Français l’avaient minutieusement étudiée pour mieux nous connaître et pouvoir s’assurer le succès total de leur conquête de 1830.

Il est donc impératif, voire essentiel, de développer cet enseignement des langues, sans complexe, bien au contraire, le diversifier pour qu’il soit à l’avant-garde de l’Algérie de demain, même, si l’on sait que pour des raisons socio-économiques et politico-culturelles, certaines langues doivent être canalisées, privilégiées et mieux adaptées aux réalités historiques et culturelles du pays, et c’est là, à notre avis, le grand défi que peut représenter la promotion de langue espagnole pour un véritable épanouissement de notre culture, de notre identité et en fin de compte, pour une authentique Réécriture de l’Histoire de notre pays.

    Notes

(1) Rappelons que durant la décennie 1984-1994, l’enseignement de l’Espagnol, l’Allemand, l’Italien et le Russe était tellement discriminé que l’Institut des Langues Étrangères ne recevait plus que des groupes d’étudiants très réduits par rapport aux années antérieures, à cause des réformes contraignantes que subissaient ces langues au niveau du Secondaire.

(2)  Il s’agit ici du Département d’Espagnol de l’Université d’Oran où l’algérianisation de l’enseignement n’a pris réellement la relève qu’en 1980.

(3)  Pour rappeler l’importance et l’intérêt de ce Colloque International sur « les Sources étrangères de l’histoire de l’Algérie », nous citerons, à titre d’illustration, quelques intitulés des chercheurs participants, pour montrer la richesse et la variété de cette intéressante thématique concernant notre pays.

« Valencia y el comercio de importacion des de Berberia (1399-1409) » du prof. José Hinojosa Montalvo.

« Fuentes espanolas para la Historia de Oran » du PROF. Gregorio Sanchez Doncel.

« Notes sur quelques sources (archives et presses) relatives à l’histoire de l’Algérie en 1804 et 1807, et aux Espagnole dans les techniques guerrières algériennes: Les premiers arquebusiers du royaume de Tlemcen » du Prof. Rachid Fardeheb.

« Oran dans l’oeuvre de Miguel de Cervantes » du Prof. Ahmed ABI-AYAD.

(4)  Rappelons, à cette occasion, qu’un Colloque International aura lieu, à Alger, sur « les archives concernant l’histoire de l’Algérie et conservées à l’étranger » aux fins de repérer, d’inventorier et de collecter des reproductions de Traités, Accords et Pactes internationaux signés par l’Algérie, des correspondances émanant des autorités algériennes des époques les plus lointaines, comme par exemple; celles des dignitaires des dynasties et des royaumes berbères du moyen âge musulman, des Deys et Beys qui se sont succédés au niveau central et provincial durant la période moderne (XVIéme -XIX éme Siècles), des Chefs politiques et militaires de la Résistance Algérienne à l’invasion coloniale (XIX éme Siècle), des dirigeants du Mouvement National (1919-1954) et de la GUERRE DE Libération Nationale, ainsi que des rapports et correspondances des représentations diplomatiques et des chancelleries étrangères accréditées en Algérie depuis le XV éme Siècle.

(5)  Les relations entre Tlemcen et Al Andalous remontent aux premiers siècles de l’hégire. Elles furent consolidées particulièrement depuis la fondation de l’état Almoravide, où les deux États étaient rattachés à la même dynastie. Cependant, ces relations connurent un grand épanouissement lors de la fondation de l’état des Zianides. Un grand nombre de savants et de lettrés Tlemceniens se rendaient en Andalousie pour y étudier ou pour s’y établir, tel le poète, Abou Abdellah Ibn Khamis, qui  émigra à Grenade où, pendant plusieurs années, il était au service du vizir Ibn Hakim. La cour de Tlemcen, de son côté, accueillit un grand nombre d’andalous et confia à certains d’entre eux de hautes fonctions.

 (6) Nous avons pris connaissance d’un document péruvien qui fait allusion à la relation et forte influence des Soufis Maghrébins et notamment Mostaganémois sur la pensée et l’oeuvre de M. de Cervantes.

De même que l’Algérie est présente dans de nombreux documents littéraires latino-américains.

Notons en fin, que les Argentins de la ville « la Nueva Oran », située au Nord de l’Argentine, ont célébré en Août 1994, le bicentenaire de la fondation de cette ville homonyme de la nôtre, fondée en 1794 par San Ramôn Garcia y Pizarro, sous le nom « San Ramon Nonato de la Nueva Oran. » Voir mon article « la Nouvelle

Oran d’Argentine, homonyme de notre ville fête son bicentenaire ». publié dans le quotidien Ouest Tribune d’Oran, le Dimanche 8 mai 1994, p.2, puis l’article de la Mexicaine Gloria Velazquez, chercheur au Centre d’Études Littéraires, de l’Université de Guadalaja, intitulé « Nuestras raices arabes » (nos racines arabes), est assez explicite sur cette interpellation et relation séculaire.