Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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 "L'Université est malade. Elle est en crise". Ces jugements péremptoires sont fréquents. Ils tiennent souvent lieu d'analyses qu'ils sont censés résumer alors qu'ils expriment plutôt des préjugés subjectifs, ou plus souvent, des visions parcellaires, et donc, des vérités fragmentées. Quelques mots-clés sont placés dans le titre de cette communication et ils vont la jalonner: Les convictions ou les incertitudes qui vont habiter et structurer la culture et les motivations des acteurs de l'Université; L'éthique ou les impératifs du marché qui vont influer sur l'Université à partir d'un environnement immédiat ou plus lointain, mais, néanmoins, très pesant. Déjà, ces mots clés signent un équilibre entre des facteurs locaux ENDOGENES et initiaux, simples et forts et sans doute, créateurs d'autonomie, d'une part, et des facteurs plus universels, plus complexes, EXOGENES, peut-être plus créateurs de dépendance. L'exposé de ce qui me parait être un "déséquilibre" actuel n'est pas du pessimisme, mais, plutôt le constat et l'affirmation qu'il faut agir sur ces paramètres qui fondent la communauté universitaire, lui donnent son immunité et sa capacité à réagir aux agressions multiples qu'elle connaît.

Les organisateurs du séminaire m'ont demandé d'intervenir, moins à partir de données chiffrées que de l'exploitation de l'expérience et du vécu personnels. L'intérêt de cette démarche me parait être qu'on peut, en effet, livrer à débat les données de la réflexion et les caractères de l'action qui ont marqué les divers moments et les divers espaces d'une vie d'universitaire prise comme un échantillon du fonctionnement d'une communauté. Si l'exploitation peut en être faite de façon valide et pertinente, on se trouve, alors, en présence d'un TRACEUR (Planche 1) qui témoigne et éclaire des temps forts. [En médecine, le traceur peut être un malade dont le parcours, depuis le déclenchement de sa plainte jusqu'à sa guérison, en passant par différents points de diagnostic et de thérapeutique, peut être un excellent instrument d'évaluation de toute la chaîne de prise en charge].

Cet exposé propose de hisser une expérience individuelle au rang d'outil méthodologique complémentaire des autres méthodes et des autres bilans de la chaîne et des maillons, et s'il faut donc accepter que figure, dans l'évaluation de l'Université, une telle approche, il faudra s'entendre sur:

  • L'importance de l'évaluation [dans tous les pays, des CONSEILS NATIONAUX d'évaluation sont créés à tous les niveaux]
  • La nécessité de méthodologies et de dispositifs fiables pour cette évaluation.
  • Le poids respectif des données quantifiables et leur valeur (tous les autres "agrégats" qu'utilisent les gestionnaires, l'accessibilité, les taux de réussite et d'échec, les budgets, la production scientifique); il est évident que, si on parle du vécu des enseignants, c'est un paramètre difficilement quantifiable; il n'empêche que ces indicateurs seront d'autant plus fiables qu'ils intéressent de longues périodes, plus de trente ans, si on considère l'Université Algérienne des années 1960 aux années 1990.

Donc, le poids du facteur humain et principalement de sa motivation sera le thème de cet exposé.

Il faut s'interroger, en premier lieu, sur la motivation des acteurs de l'Université et leur rapport au changement, au besoin de changement vers un progrès. Et la question est: y-a-il eu des différences importantes en ce qui concerne l'adhésion à l'institution universitaire à différents moments de son histoire. La communauté universitaire a-t-elle  "ressenti", de façon forte et convaincue, la légitimité, de son action de façon différente à différents moments? Ce point me paraît tout à fait fondamental car, il conditionne l'adhésion ou la résistance des acteurs de l'Université à la dynamique qu'elle a connue et qu'elle connaît, en prolongement du long processus des révolutions libératrice et sociale de l'Algérie.

Voilà une société qui connaît et poursuit un processus radical de chambardement sociologique, politique, économique - Comment l'Université accompagne-t-elle ces changements? Comment les universitaires créent-ils ou adhèrent-ils à cette mission de l'Université. En se rappelant les carrefours principaux de l'Université (UA), mon sentiment est que la conviction des acteurs de l'UA (enseignants, étudiants, gestionnaires) a beaucoup varié entre 1970, 1980, 1990, si on veut bien faire correspondre ces années à des situations différentes de l'Université et de la Société Algérienne:

  • 1970: Réforme de l'Enseignement Supérieur
  • 1980: Algérianisation - Arabisation.
  • 1990 (années post: 1988): Chômage - Mutations politiques et socio-économiques

En partant de ce découpage historique, sans doute arbitraire, le sentiment dominant est que la conviction, ou plutôt les convictions, - quelqu' ait été la valeur qu'on veut leur attribuer-, ont diminué, en même temps que le consensus éthique, entendu comme la vérification et l'accord sur le fait que les lois, les règlements et les fonctionnements  des institutions universitaires ont bien correspondu aux valeurs et aux principes cardinaux de la société. (Pl.2). Quelle différence, en effet, entre le sentiment d'adéquation, d'osmose et de traduction fidèle des préoccupations ESSENTIELLES de la Société Algérienne de 1970 (la démocratisation, la décentralisation, la place de la femme, la "valeur" du label universitaire...) ainsi perçu aussi bien par les enseignants, les étudiants, les gestionnaires et sa lente dégradation de 1980 à ce jour (Pl.3).

Ce glissement vers une attitude plus passive: vers "un monde où l'action n'a plus été la sœur du rêve" a coïncidé avec le développement et la complexification des questionnements de la société sur elle-même et sur tout le système éducatif bientôt accusé de tous les maux, en allant du civique au politique et de l'économique au scientifique (Pl.4 et 5).

En même temps, s'est installée une attitude de défensive, de corporatisme et de résistance à tout changement qui ne prendrait pas en compte chaque intérêt catégoriel; les étudiants ne comprennent pas et n'acceptent pas les modifications de cursus et de méthodes, et ils ne respectent, à priori, aucune décision des aînés, pas plus que les enseignants n'acceptent d'améliorer la pédagogie, de produire des documents, d'évoluer vers la recherche.

Se développent alors, de part et d'autre, des comportements sans aucune référence à la morale ou à une "norme" universitaire, et on peut citer beaucoup d'exemples d'enseignants qui ne considèrent l'activité universitaire que comme un salaire complémentaire à des activités informelles. La nécessité du changement, - poursuite d'une dynamique -, n'est donc plus perçue, et encore moins initiée par un potentiel humain tout à fait partagé sur l'appréciation de son statut présent ou à venir; ceci est particulièrement vrai pour les étudiants dont les certitudes des années 60 et 70 (emploi garanti, promotion socio-culturelle) sont remplacées par un désenchantement lié à l'usure des conquêtes "démocratiques", à la montée d'exigences scientifiques non satisfaites et à la crise de l'emploi.

Voilà donc, un système universitaire qui requiert, au stade de développement qu'il a atteint, de plus en plus de sérieux, d'intelligence et d'imagination pour continuer son amarrage à la science, et c'est, malheureusement, le moment où le potentiel humain, de lui-même ou parce qu'il est mal utilisé, est le moins performant, et où son rapport à des références éthiques est affaibli par l'irruption de références extérieures.

Qu'en est-il de l'Autonomie et de la capacité d'initiative qui sont, justement, si nécessaires aujourd'hui:

  • parce que les structures centrales sont incapables de remplir en même temps des fonctions normatives et d'exécution.
  • parce que l'adaptation scientifique requiert une capacité de choisir et d'organiser les priorités (dans les programmes, dans les cursus...)
  • parce que c'est l'autonomie, bien comprise, qui permet le développement de la PRISE DE CONSCIENCE PAR L'ACTION et la responsabilisation des nouvelles énergies en leur permettant l'accès aux processus de décision (Pl.6)

De façon générale, mais qui peut être détaillée pour chaque domaine, quelques objectifs assez simples pourraient favoriser ce "retour à un temps et à un lieu mythiques, où, chaque chose venait à son heure et restait à sa place". Cette vision (peut être embellie) des premières années de l'Université suggère que:

  • Il faut diminuer l'ambiguïté des préférences des différents acteurs. Car, si trop de demandes, difficilement conciliables, continuent à découler de la pratique universitaire et non à la précéder, on se retrouve face à un désordre des priorités qui empêche toute synergie productive. Ce trop-plein de préférences, qui dilue les priorités, doit faire réfléchir à ce que doit être la FORMATION DES PREFERENCES et l'affermissement des engagements (Pl.7).
  • Ce "raffermissement des volontés" des uns et des autres, et surtout de la volonté commune, passe par la nécessité d'une EVALUATION à tous les niveaux individuel, collectif, régional et national de telle sorte, que les processus de transformations qui se déroulent dans l'Université (la technologie universitaire) livret leurs points forts et leurs maillons faibles. Tous les domaines sont concernés, et en tout premier lieu, la PEDAGOGIE (horaires, surfaces, qualité).

Si l'évaluation reste incertaine, alors le pouvoir de REGULATION entre les acteurs continuera à s'affaiblir, puisqu'il ne repose pas sur des critères indiscutables, et l'incertitude augmentera à son tour. Ce point parait être vraiment très important, dans un temps, où, l'on ne sait pas jusqu'où va aller la diversification des volontés et des actions, et où, la régulation pour maintenir une cohérence nationale sera plus que jamais nécessaire.

  • Dans le même ordre d'idées, il faut être conscient qu'on peut se retrouver face à une espèce D'ANARCHIE organisée, qui consiste, souvent, à faire entrer, ou sortir, n'importe qui dans des processus de décision avec une grande facilité. Cette fluidité des mécanismes décisionnels diminue de leur légitimité, discrédite les décideurs et la régulation centrale, (les exemples sont nombreux: l'autonomie des universités, le changement des structurations du Ministère de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche), et fait apparaître autant de solutions que de nouveaux intervenants. Il peut y avoir un trop plein de solutions à la recherche de problèmes à régler.

 Pour conclure, en dehors des éléments matériels qui peuvent ou non venir conforter une Politique de l'Enseignement Supérieur, il faudra bien qu'il ait une prise en charge des motivations qui ont été bien mises à mal par le passage d'une époque de convictions et de projets fortement légitimes conduisant, quelque soit la valeur qu'on accorde à ces choix, à des actions résolues, vers une époque d'auberge espagnole; cette  "auberge" est alors un endroit où, se déchargent (ce qui a fait utiliser le terme de "modèle de la poubelle") une multitude de courants relativement indépendants, de problèmes, de solutions, de participants à la recherche de décision, où les choix et les décisions deviennent fortuits, aléatoires, non complètement voulus ou maîtrisés ou tributaires d'événements imprévus. [Le modèle de la "poubelle" est une humiliation de la raison et de rationalité, tout comme un match de football qui se déroulerait sur un terrain rond et pentu avec 6 cages, 8 ballons et un nombre de joueurs et d'arbitres variable. Le score n'a alors plus aucune signification...]

En vous remerciant pour l'invitation à ce colloque, permettez-moi de conclure sur les différences (Pl.8) qui me sont venues à l'esprit si les mots clés de l'Université Algérienne sont recensés (resensés...)

Cet exercice de comparaison, entre des époques qui m'ont paru si différentes pour ce qui est de la motivation des acteurs de l'Université, est certes caricatural, et on peut penser qu'il s'apparente plus à de la nostalgie pour "tout un cher passé" qui peut être n'était pas aussi beau que je le décris. Mais, je parle en représentant de certains quadra et quinquagénaires qui sont dans cette salle et à l'Université et si je me suis "laissé aller / à évoquer le temps/ où nous passions des barrières" avec bonheur, c'est aussi pour que les yeux bleus de la nostalgie éclairent un peu nos sombres chemins actuels (Pl.9).