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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Parmi les professions manuelles à qualification intermédiaire, une condition singulière est faite aux métiers du bâtiment. Cette singularité peut être observée à divers niveaux : d’une certaine "mise à l’écart institutionnelle" du secteur qui en est le support aux conduites sociales qui les caractérisent.

L’objet de cette contribution est de mettre au jour certaines attitudes à l’égard de ces professions et les règles sociales qui les fondent. Par "règles sociales", nous désignons l’ensemble  des normes techniques et des valeurs inhérentes à ces professions, mais aussi les attentes et les aspirations manifestées par les individus. Ces règles sociales constituent en quelque sorte le soubassement culturel guidant le rapport à ces professions.

En ce sens, les attitudes apparaissent comme le résultat non seulement d’un système de représentation, en tant que saisie directe ou médiatisée de ces professions, mais aussi de stratégie mise en œuvre  dans le cadre d’un système d’attentes et d’aspirations socio-professionnelles. C’est de l’équilibre ou de la rupture entre système de représentation et système d’attentes  que dépendra dans une large mesure l’adhésion ou la non adhésion à l’égard de ces professions.

Ces propositions acceptées il restera à :

  • cerner le système de représentation sociale caractérisant ces métiers,
  • identifier les règles sociales qui guident les conduites et les comportements des individus à l’égard de leur devenir professionnel et social,
  • faire ressortir la compatibilité ou l’incompatibilité entre le système de représentation et le système d’attente, considéré comme facteur explicatif des attitudes à l’égard de ces professions.

Cette attitude se limitera aux métiers dits de "maçonnerie générale". Son objet distingue donc à la fois du secteur du bâtiment qui est un ensemble plus vaste englobant d’autres catégories socioprofessionnelles, et de l’entreprise en tant qu’entité culturelle particulière. Les valeurs propres à une catégorie socio-professionnelle, que nous nous proposons d’examiner à travers le cas des métiers de maçonnerie générale, ne recouvrent pas celles de l’entreprise ou du secteur entendus l’une et l’autre comme système.

L’enquête sur le terrain s’est appuyée sur trois axes principaux :

  • Cerner le (ou les) discours émis par un certain nombre d’acteurs de socialisation ainsi que leur impact sur le système de représentation sociale de ces métiers.
  • Établir une comparaison entre ces métiers et d’autres professions de qualification équivalente dans le bâtiment et dans l’industrie.
  • Identifier les attentes et les aspirations des jeunes demandeurs d’emploi à l’égard de leur devenir socio-professionnel.

L’analyse des données recueillis permet d’avancer trois propositions :

  • Il n’existe pas de vision homogène des métiers du bâtiment. A l’intérieur même de l’entreprise, le discours sur ces professions se caractérise se caractérise par l’ambivalence dans la mesure où l’image véhiculé par les travailleurs et en parfaite opposition avec celle de l’encadrement technico-administratif.
  • Les métiers du bâtiment sont traversés par un double système de représentation qui renvoie à la coexistence au sein du secteur du bâtiment de modes de production et d’organisation fondés sur des normes de travail différentes et reposant sur des modèles culturels différents.
  • Le système de représentation socialement dominant, fondé sur une vision archaïque des métiers du bâtiment, est en contradiction avec les aspirations de plus en plus élevées manifestées par les individus en quête d’emploi.

Le discours de l’entreprise

Les représentations se constituent sur la base d’un ensemble d’images qui parviennent aux récepteurs par le biais de médiations diverses : institutions, groupes sociaux…l’entreprise s’avère, en tant que canal de médiation, le lieu de diffusion de deux types de discours tout à fait opposés sur les métiers du bâtiment. L’un émanant de l’encadrement technico-administratif, l’autre des travailleurs dont les métiers correspondent aux qualifications considérées.

  • Le premier, celui des responsables technico-administratifs, présente une image cadrant parfaitement avec les critères d’une profession industrielle type : formation préalable, niveau de technicité élevé, gestes faisant appel à l’intelligence, sont des attributs indispensables à ces métiers. Un ferrailleur ou un coffreur n’est pas "n’importe qui". Cela demande des qualités et un savoir-faire précis, nécessitant une "sérieuse formation technique".

On insiste sur l’éthique et la responsabilité morale du travailleur du bâtiment : "un simple maçon porte la lourde responsabilité d’avoir à exécuter sans la moindre faille le plan architectural d’un immeuble". "Une erreur dans l’exécution d’un plan peut parfois mettre une entreprise en faillite…"

Comme pour conjurer une croyance répandue, le souci de montrer l’égalité de ces professions avec celles de l’industrie et des autres secteurs est toujours présent. Ainsi, les conditions de travail n’ont rien de plus dangereux ou de plus dégradant qu’ailleurs. "Les travaux lourds et pénibles sont faits par les engins plus efficaces et plus économiques que la main-d’œuvre". Ou encore : "Ceux qui attribuent à ce secteur risque et pénibilité sont ceux qui se réfèrent aux emplois de bureaux ou aux activités spéculatives et non aux métiers productifs".

Mais une main d’œuvre dotée de ces qualifications est indisponible sur le marché du travail. Sa rareté est devenue un obstacle à l’expansion des entreprises et du secteur. Ainsi, ce ne sont pas les conditions de travail qui sont un obstacle à la constitution d’une main d’œuvre qualifiée, comme le voudrait une certaine opinion, c’est la rareté ou l’insuffisance de celle-ci qui tend à devenir un frein à la modernisation et à l’industrialisation du secteur. Certaines entreprises en seraient à se demander s’il ne fallait pas revenir à des techniques plus traditionnelles pour faciliter leur fonctionnement.

Dans les propos des cadres, ces métiers sont identifiés à un secteur moderne et industrialisé où les techniques et l’organisation sont clairement définies et agencées au sein d’un système d’ensemble dont ces éléments sont en étroite interaction. De sorte que les normes techniques, les qualifications et l’organisation mises en œuvre apparentent ces professions à celles de l’industrie et au mode industriel de construction. Le dérèglement est situé de ce point de vue dans l’incapacité du marché du travail et, corrélativement, des structures de formation, à fournir aux entreprises une main d’œuvre répondant à ces critères.

A ce discours, valorisant et modernisant s’oppose un autre extrêmement dépressif émanant des travailleurs exerçant ces métiers. Dans les propos de ces derniers, archaïsme et dévalorisation sociale caractérisant ces "professions" : sous-qualification, pénibilité, risque professionnel, instabilité, misère matérielle et relégation sociale sont les thèmes qui reviennent le plus souvent chez les travailleurs, qui ne souhaitent en aucun cas voir leurs enfants emprunter la même carrière.

Les métiers du bâtiment sont considérés comme les "derniers dans l’échelle des professions" et les gens qui les pratiquent "sont les plus près de la mort mais dans un salaire leur permettant de vivre en l’attendant". Souvent, la relation est faite entre les risques professionnels –on cite des cas de brulure au ciment, intoxication au plâtre ou à la peinture, chute des échafaudages, l’instabilité, et l’ingratitude matérielle et sociale du métier.

Caractéristique d’une vision pré-industrielle (ou "a-industrielle" ?) les travailleurs considèrent que l’acquisition du métier est moins liée à une formation antérieurement acquise qu’à la pratique du métier lui-même. Les qualifications attachées à ces professions sont assez dépréciées : elles ne nécessiteraient pas de formation préalable et s’acquerraient simplement par la pratique et l’apprentissage sur le tas. "Six mois de bonne pratique suffisent pour apprendre le travail", estime-t-on. Pour eux, l’aspect pratique et manuel l’emporte trop sur le côté technique et théorique, de telle manière que même avec un diplôme, la nouvelle recrue est affectée comme "aide" avant d’accéder par l’expérience à l’expérience de la profession.

Les métiers sont perçus isolément, comme s’ils existaient en dehors d’un secteur structuré et organisé. Le bâtiment évoque chez eux une énumération de "professions" cloisonnées – maçon, carreleur, plâtrier…, et non intégrée à une branche d’activité où les qualifications se hiérarchisant de la plus simple à la plus complexe. Ainsi, ces métiers sont excessivement banalisés, y compris comparés à leur statut artisanal ancien. Car, loin de s’acquérir en une courte formation sur le tas, le métier d’artisan-maçon exigeait des années d’apprentissage et de compagnonnage.

Ainsi, l’image que les travailleurs donnent de ces métiers et de leur pratique est fort éloignée des normes techniques et sociales de l’industrie. Dans leur discours, ces métiers apparaissent comme s’ils étaient sans repère d’identification technique, organisationnelle ou sociale. Ils ne s’identifient ni à une technique, appréciée selon un niveau de qualification donné, ni à une position hiérarchique dans le système de l’entreprise, ni à un groupe social défini par ses propres références culturelles.

Un sentiment confus de désordre, de désintégration, d’absence d’objectif et de signification caractérise ces métiers dans les propos des travailleurs. C’est comme si ces métiers ont perdu la cohérence et le cachet artisanal qui étaient les leurs dans le passé (corporation des maçons…) sans pour autant accéder à des caractéristiques qui les identifient à un secteur industriel combinant normes technologiques et organisationnelles. La désagrégation du "métier" artisanal dans ses aspects techniques et sociaux ne s’est pas accompagnée de la constitution d’un réseau industriel capable d’imposer ses normes culturelles à la société.

Si le système auquel se réfèrent les cadres se fonde sur des normes industrielles, celui que les travailleurs évoquent est, par son "irrationalité", plus difficile à définir. L’insatisfaction des travailleurs parait liée directement à l’incohérence de leur profession comme cadre socio-professionnel.

Cet état d’anomie dans lequel se trouvent les métiers du bâtiment révèle et génère des positions potentiellement conflictuelles entre les travailleurs et les cadres. Les deux groupes ne se reconnaissent ni dans les mêmes normes de travail, ni dans les mêmes références socio-culturelles. Or, la cohérence sociale de valeurs de la part de ses membres.

Le système de représentation

Il est d’usage pour la plupart des professions d’être perçues par référence à des qualifications identifiables techniquement par un niveau de technicité et organisationnellement (position occupée dans l’organigramme d’un atelier ou d’un chantier). "Sans doute, écrit Pierre Rolle, peut-on caractériser chaque emploi par une quantité propre de connaissances qui contiendraient en elles-mêmes le principe de leur cohérence". Mais il ajoute aussitôt : "…cette formule n’aurait guère de sens si on y voyait autre chose que la possibilité de comparer les différents emplois en fonction du temps d’apprentissage qu’ils ont exigé, d’établir entre eux un ordre qui n’est en fait rien d’autre que l’échelle sociale des qualifications".

Qu’en est-il des métiers du bâtiment ? Comment sont-ils perçus en eux-mêmes et comparés à d’autres professions de qualification équivalente? Parce qu’ils sont perçus à travers des discours informels et non élaborés et parce que leur pratique malgré l’industrialisation des grandes entreprises n’a pas atteint un niveau de standardisation élevé,  leur représentation reste hétérogène et basée sur des éléments épars. Ils sont insaisissables à travers la grille d’un système unique.

Les propos recueillis chez les jeunes demandeurs d’emploi restituent une vision hétéroclite de ces métiers, semblable à celle des travailleurs.

Leurs représentations ne renvoient pas à un système technico-social cohérent, dont les éléments sont en interaction. Ainsi, s’agissant du capital scolaire nécessaire pour l’accès à une formation pour ces métiers, les représentations reposent sur un schéma éclaté qui s’étend d’un niveau scolaire nul à la 3ème année secondaire en passant par les niveaux primaire et moyen.

 

 

Cette vision non homogène ne reproduira de manière analogue lorsqu’il s’agira de déterminer le mode de formation qui convient le mieux pour ces métiers : formation conventionnelle, type C.F.P.A., apprentissage, formation en centre d’entreprise, formation sur le tas…constituent autant de réponses données.

Cette représentation, fondée sur une vision composite de ces métiers, apparait chez toutes les catégories d’individus interviewés sans distinction de niveau scolaire, de condition sociale ou d’appartenance géographique. Ce qui laisse pense qu’il s’agit là d’une représentation répandue chez les plus larges couches de la société, même si une tendance apparait en faveur des critères "niveau moyen" et "formation C.F.P.A.".

Cette vision semble être en relation avec deux caractéristiques principales : l’absence d’un profil professionnel standard et la persistance d’une certaine dualité à l’intérieur du secteur du bâtiment.

1° Le profil de poste est, aussi bien dans les centres de formation que dans les entreprises, diversement mis en œuvre. Les premiers continuent à multiplier niveaux d’accès et modes de formation alors que les secondes ne parviennent pas, notamment en raison de l’hétérogénéité de leur taille et de leur procédé technologique, à se fixer sur un profil aux contours identiques.

De sorte que les titres autorisant l’exercice de ces métiers sont eux-mêmes très hétérogènes tant par leur niveau de technicité que les sources qui les délivrent. Si, à travers cette diversité des titres, c’est la flexibilité du système de qualification qui est recherchée, elle a cependant pour conséquence d’empêcher l’identification de ces métiers à des caractéristiques technico-organisationnelles homogènes. Elle participe à entretenir la confusion quant aux qualifications qui y sont rattachées et leur place dans le système de l’entreprise. "L’affaiblissement des métiers, la désintégration de l’atelier traduisent l’hétérogénéité relative des divers emplois. L’ouvrière ne voit plus, dans la succession des postes et dans leur regroupement, les étapes d’une carrière obligatoire"

2° Le "modèle" culturel représenté par le secteur du bâtiment est, comme on l’a observé à travers le discours de l’entreprise, ambivalent. Cette ambivalence s’exprime à travers deux lignes de convergence tout à fait logique en elles-mêmes mais en opposition l’une par rapport à l’autre. Chacune se réfère à un univers socio-professionnel particulier.

La première, que l’on peut rattacher à l’univers des grandes entreprises, se distingue par un niveau de technicité élevé, des possibilités de formation permanente, des relations de travail hiérarchiquement organisées, une division technique du travail poussé et une production relativement standardisée (pré-fabrication, coffrage métallique…).

La deuxième, que pourraient incarner les petites entreprises familiales et les artisans-maçons indépendants, est perçue à travers un faible (sinon nul) niveau de technicité, un apprentissage sur le tas, des relations de travail personnalisées, un métier polyvalent (maçon au sens large : carreleur, plâtrier, carrier…), une production supposée artisanale et fondée sur le tour de main et l’expérience.

Dès lors, ces métiers apparaissent comme traversés d’un double système de représentation dont la perpétuation est due à la coexistence au sein du secteur du bâtiment de formes industrielles et de formes pré-industrielles de production. Cependant, ce sont les formes pré-industrielles ou à ces connotations traditionnelles qui imprègnent le plus les discours, qu’ils soient formels et construits –émanant d’institutions officielles ou semi-officielles ou informels-émis par les divers milieux sociaux.

Les qualifications par "métier" (maçon, plâtrier…) auxquelles se réfèrent encore la plupart des individus et des institutions, y compris l’appareil de formation, sont jugés obsolètes et dépassées par les responsables d’entreprises. Elles ne correspondent ni aux qualifications mises en œuvre par les grandes entreprises, ni aux aspirations des jeunes demandeurs d’emploi. La persistance de cette opposition entre les représentations sociales et le système de l’entreprise peut être également redevable à la tendance que connait le secteur du bâtiment dans son ensemble.

Alors que c’est la grande production qui impose l’industrialisation, ce sont surtout les petites entreprises, de type artisanal et familial, qui ont connu ces dernières années la plus grande expansion. Cette situation a été favorisée par l’apparition simultanée de plusieurs facteurs : le gel du secteur public où se trouvent concentrées les grandes entreprises, le ralentissement des réalisations des grands ensembles et l’accroissement de la demande s’adressent aux petites unités grâce à l’expansion de l’habitat individuel.

Par contre, l’image que diffusent les responsables d’entreprises ne se reproduit guère en dehors de leur milieu, puisqu’elle ne parvient ni aux demandeurs d’emploi ni même aux acteurs de la formation tels  que les administrateurs et les formateurs des C.F.P.A. Pas plus qu’elle n’est reproduite par le système éducatif et les médias. En fait, et selon le cas, C.F.P.A., système éducatif ou médias ignorent ces métiers ou les évoquent dans leurs caractéristiques traditionnelles.

Le système éducatif, largement dominé par l’enseignement général, participe ou pas du tout à la diffusion d’une culture technique compatible avec les professions productives de l’industrie. Les C.F.P.A., branchés sur le mode traditionnel des métiers du bâtiment, sont déconnectés de la vision exprimée par les cadres. Leur produit est jugé par ces derniers "dépassé", "inefficace" et plus "indiscipliné" qu’"utile".

De son côté, le développement de la communication de masse, grâce aux grands médias, ne sera pas à l’avantage des métiers du bâtiment.

D’une part, le développement de l’information par les médias a réduit considérablement la communication de personne à personne qui caractérisait ce secteur. Les médias ont affaibli les canaux d’information traditionnelle sans pour autant en changer fondamentalement le contenu et sans les relayer pleinement. Cette forme de communication sociale s’est réduite sans se voir compensée par une information élaborée et largement diffusée. Ce type d’informations techniques ne peut être d’ailleurs propagé que par des personnes ayant un certain niveau scientifique et technique, capables de discours élaborés ou par des supports médiatiques modernes. Il ne peut être le fait de simples gens sans ou à faible qualification.

D’autre part, en mettant en valeur d’autres secteurs et en passant relativement sous silence celui du bâtiment ou ne n’évoquant que ses aspects peu attractifs – la presse n’évoque ce secteur que pour souligner les risques professionnels qu’il fait encourir ou louer sa capacité d’absorption de main d’œuvre non qualifiée – les médias reproduisent une vision archaïque de ces métiers. La répartition inégale de l’information, au détriment de ce secteur et en faveur d’autres, même s’ils ne sont pas plus confortables, aura contribué à réduire la "présence sociale" du bâtiment tout en permettant au public d’accéder à des possibilités de choix plus riches et plus diversifiés.

En fin de compte, tous les lieux de socialisation, excepté la grande entreprise par le biais de ses cadres, reproduisent à propos des métiers du bâtiment une sorte de sous-culture faite d’archaïsme et d’effritement. L’image qui contribue le plus à forger les représentations sociales reste fixée sur des formes "bëtards" ne correspondant si un modèle est entré en désagrégation sans la formalisation économique et sociale d’un nouveau modèle ne soit réalisée. D’où les représentations chaotiques qui caractérisent ces métiers, les rendant opaques et empêchant toute détermination d’objectifs socio-professionnels clairs. S’engager dans ces métiers, c’est ignorer comment va évaluer sa carrière, c’est craindre la stagnation… car le comportement professionnel est toujours lié  à des repères socio-professionnels en fonction desquels l’individu détermine sa stratégie de carrière.

Système d’attente

Ce type de représentation apparaît nettement en contradiction avec les aspirations assez hautes que manifestent les demandeurs  d’emploi. Dans la démarche  de ces derniers, des facteurs tels que l’évolution de carrière, les possibilités de formation ultérieure et la volonté d’accéder à des fonctions de maîtrise ou d’encadrement, font partie d’une stratégie où même l’avenir lointain n’est pas négligé.

Ces aspirations sont mises en évidence par la valorisation de certains paramètres spécifiques au travail industriel, notamment les possibilités de promotion par rapport aux avantages immédiats et les aspects techniques et abstraits du travail par rapport à ses aspects pratiques et manuels.

1° Ainsi, comparés aux autres professions de qualification équivalente du secteur de l’industrie, les paramètres renvoyant à des satisfactions immédiates – tels que les "possibilités d’emploi" et le "niveau de rémunération" – ne sont pas défavorables aux métiers du bâtiment. On estime généralement que ces derniers offrent autant de possibilités d’emploi et de rémunération que les autres professions de qualification équivalente.

Par contre, les paramètres "promotionnels", renvoyant à des aspirations pour une amélioration de leurs conditions socio-professionnelles - "possibilités déformation permanence", "progression de carrière" – apparaissent nettement désavantageux pour ces métiers alors qu’ils sont cités au premier plan des préoccupations, bien avant l’emploi et la rémunération.

Toutes, les aspirations formulées peuvent être mise en
rapport avec l’origine socio-professionnelle très modeste de la population interviewée. Elles rendraient compte d’une certaine volonté de sortir des conditions de vie de leurs parents, notamment par la recherche d’une carrière offrant une rapide mobilité verticale. La crainte de rester ou de chuter dans le sous prolétariat les pousse à chercher des professions qui réduisent ce risque au minimum.

Ces aspirations sont également rendues possibles par l’éventail de plus en plus large de carrière dans l’industrie et les activités tertiaires. "Les aspirations de montée sociale, écrit P.H. Chombart de Lauwe, ont paru liées directement aux possibilités d’avoir une vision assez large de l’éventail des situations sociales existantes"[1]. Aussi, l’industrialisation et l’urbanisation ont-elles joué un rôle important dans la diversification des choix possibles.

C’est sans doute pour ces raisons que la position sociale des métiers du bâtiment  soit plus dévalorisée dans les grands pôles industriels et urbains. Ainsi, pour un public relativement homogène, il y a moins de candidats pour ces métiers dans les grandes villes -
Alger, Oran, Annaba et même Sétif - que dans les centres urbains de petites ou de moyenne taille – Tiaret, Jijel, Boumerdes – ou les zones rurales. En modifiant et en multipliant les modèles de vie et de référence, l’urbanisation agit sur l’ambition et les aspirations, tout comme l’industrialisation, avec son lot de changements techniques, de possibilités de carrières multiples, met l’individu relativement à l’abri des choix contraints.

Autant les aspirations se fondent sur les caractéristiques spécifiques aux professions industrielles et sur les normes d’un système industriel, autant les représentations des métiers du bâtiment correspondent à une grille de valeurs autre. Le système de représentations est quasiment en conflit avec le système d’attente. Le demandeur d’emploi ne croit pas qu’en s’engageant dans ces métiers et en donnant le meilleur de lui-même, ils lui permettent d’accéder à la réussite socio-professionnelle.

2°  Le deuxième facteur révélateur du système d’attente est celui qui repose sur la primauté de l’aspect technique et abstrait du travail sur l’aspect pratique et manuel. Ce facteur, qui présuppose l’existence d’un système industriel au moins sur le plan des aspirations, réside dans l’opposition entre l’aspect "technicité" en tant que savoir général et abstrait, ayant une valeur en soi, et l’aspect pratique qui rattache le travail à un champ d’application particulier- par exemple, le bâtiment, l’agriculture, les hydrocarbures… Le premier aspect tend à élargir le champ d’intervention socio-professionnelle, le second le réduit à un secteur.

Ce facteur distinctif apparaît nettement à l’intérieur même du secteur du bâtiment entre deux familles de professions :

Le premier comprend les professions telles que "dessin", "métré", "électricité"… Celles-ci ne sont pas expressément assimilées à ce secteur. Elles ne sont pas spécifiées à ce secteur comme le serait un soudeur à la métallurgie, une infirmière à la santé ou un maçon au bâtiment. Elles sont associées à la branche technique, à la technologie qui les sous-tend plutôt qu’au secteur qui en constitue le champ d’application. Ces professions sont les plus valorisées parmi celles du bâtiment.

La deuxième famille recouvre les professions telles que "maisonnerie", "ferraillage", "coffrage"… L’image de ces métiers est directement rattachée au secteur qui en et le champ d’application. Ils ne sont associés à aucune technicité. Ils sont par contre identifiés à un travail bien spécifié et localisé dans un domaine précis. Ici, la fonction application l’emporte sur la fonction, connaissance technique, l’aspect concret sur l’aspect abstrait. Cette catégorie de métiers est celle dont le statut social est le plus déprécié.

Ainsi, une ligne de partage distingue les professions selon la prééminence de l’un ou l’autre de ces deux aspects du travail. L’aspect abstrait, incarné par le niveau de savoir et de technicité de la profession, est apparenté à un horizon plus large de possibilité. Cet aspect est perçu comme libérateur des choix étroits. Les professions qui ont le plus vaste champ d’application sont associées à leur technicité et non à leur secteur économique. Plus le champ d’application est vaste non délimité à un secteur -, plus le métier est recherché. Plus il est étroit et restreint à un seuil secteur, plus la profession est socialement dévalorisée.

Ce phénomène est très visible dans les conduites à l’égard de la formation professionnelle, quelle que soit la spécialité ou le niveau de qualification. Ainsi, toute filière de formation que les représentations ou la réalité associe à un champ d’application étroit, qui est spécifiée à un secteur d’activité donné – bâtiment, agriculture, hydrocarbure…, se trouve par la même reléguée par rapport aux formations offrant des perspectives socio-professionnelles plus vastes. Le statut de ces dernières semble être rattaché à un contenu soit pluri-sectoriel (applicable à plusieurs secteurs comme l’informatique), soit polytechnique, soit encore scientifique et technique. Cette règle semble être valable y compris dans les formations supérieures où seule la médecine constitue, avec son Histoire et ses traditions particulières, une exception.

Conclusion                            

La vision sociale hétéroclite qui caractérise les métiers du bâtiment apparaît comme le résultat d’une culture déliquescente. Après avoir connu un début d’effritement, les formes traditionnelles du métier se sont figées sans pour autant laisser place à des nouvelles valeurs. A côté de cette culture que recouvre une représentation où coexiste dans le désordre normes traditionnelles et normes industrielles se maintient un lot culturel crée par l’industrialisation.

Le groupe social constitué par l’encadrement technico-administratif s’avère être le seul vecteur des valeurs industrielles. Mais, constitue au sein de l’entreprise en une sorte d’ « isolat », les cadres ne parviennent pas à faire de celle-ci un lieu de socialisation pouvant contrer l’action "idéologique" des autres centres d’influence-médias, système d’éducation et de formation, milieu socio-familial…

Cependant, ces deux "modèles" de culture ne se contentent pas de se maintenir et de coexister l’un à côté de l’autre. Ils interfèrent l’un dans l’autre, entrent en interaction et dérangent le système de représentations social, lui donnant une configuration hétéroclite, voire chaotique.

 

 

La décomposition des nomes et de valeurs traditionnelles
s’est certes accompagnée de l’apparition de règles de conduites nouvelles, notamment dans les grandes entreprises industrialisées. Mais celles-ci ne parviennent pas à s’établir et à pénétrer la culture sociale la plus répandue et à modifier les éléments. Bien plus, mise en contact social avec les normes anciennes, elles aboutissent à la constitution d’un système conflictuel et traversé de contradictions. L’image du secteur du bâtiment en sort dégradée et finalité socio-professionnelle incertaine.

Un des conflits que cette enquête a le mieux mis en évidence est l’opposition entre d’un côté une représentation figée de ces métiers, et de l’autre des aspirations valorisant fortement une mobilité professionnelle tant horizontale que verticale. De sorte que la perception de ces métiers entre en conflit avec celle qui régit la carrière : formation permanente, promotion, avenir…., tout ce qui aide à sortir de la condition ouvrière, et explique la désaffection des demandeurs d’emploi et la non implication professionnelle des travailleurs exerçant ces métiers.

Ces indications montrent en même temps que ces attitudes de désaffection, dont se plaignent aussi bien le système de formation que les entreprises, sont redevables non pas à une sorte de résistance au changement technologique mais au contraire à une aspiration au changement dans la mesure où le système d’attente manifesté porte les caractéristiques d’un système industriel tout comme il en est le produit. Dans ce cas précis, la résistance au changement se manifeste plutôt fortement dans les institutions. A l’Ecole qui reproduit un discours loin des préoccupations industrielles, aux C.F.P.A. qui reconduisent sans cesse, parce que plus facile à gérer, des modes de formation autarciques et peu ouvert sur les entreprises, aux médias qui préfèrent reproduire un message qui va dans le sens de l’opinion et ménage ses idées-reçus.

On a vu que les aspirations formulées par les demandeurs d’emploi pour des professions porteuses de technicité, de possibilités de formation permanente et de progression de carrière convergent avec l’image que les cadres technico-administratifs proposent de ces métiers. Cette convergence entre les aspirations des premiers et le "modèle culturel" proposé par les seconds reste cependant sans résultats pratiques ou au niveau des représentations. On peut dire que c’est une communion qui ne se réalisé pas faute de communication sociales entre les deux groupes sociaux.

Cependant si l’industrie n’a pu imposer ses références professionnelles à la société, elle a pu agir sur les attentes des individus, rendant en quelque sorte irréversible le processus de mutation  d’une économie de subsistance à une économie d’accumulation et de changement technique et social. Toute stratégie de développement qui ne tient pas compte de ses aspirations ne peut qu’entre en conflit avec les catégories socio-professionnelles de base.

 Notes:

 

[1] Paul-Henry CHOMBARD DE LAUWE, Pour une sociologie des aspirations, Edition Médiations, 1971.