Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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L’intervention que nous présentons ici, repose sur une étude de terrain menée auprès des ouvrières du complexe électronique de Sidi-Bel-Abbès, et dont l’objectif était de comprendre le rapport de ces ouvrières à leur travail.

Nous avons approché ce rapport au travail par le biais des représentations de celui-ci.

Les résultats auxquels nous sommes parvenus, montrent clairement d’ouvrières l’ambivalence qui caractérise l’attitude des ouvrières vis-vis de leur travail. 

Notons au passage que notre échantillon est constitué essentiellement d’ouvrières célibataires (10,8% seulement sont mariées) dont l’âge moyen est de 26 ans.

Comment s’exprime l’ambivalence des ouvrières ?

Ces ouvrières aiment travailler, elles ont lutté pour le faire puisqu’elles ont été l’objet de violences psychologiques et même physiques au moment où elles ont accédé à l’espace public, mais elles pensent quitter ce travail pour se marier.

Elles craignent, pour 69,5% de perdre leur travail mais en même temps elles ne pensent pas faire carrière à l’usine.

81,6% reconnaissent les bienfaits financiers que leur a procurés le travail, il a relevé leur niveau de vie ainsi que celui de leurs familles. Pour toutes les ouvrières le travail est un moyen de multiplier les contacts humains ; il justifie également leur présence dans l’espace public.

Rares sont les ouvrières qui se déclarent déçues de la lutte menée pour intégrer l’usine. Malgré les avantages qu’elles pensent tirer du travail lucratif, elles comptent, pour la plupart, le quitter : 55% sont catégoriques, elles arrêteraient avec le mariage ; 32,8% laisseraient le mari décider même si elles désirent continuer à travailler.

Cette forme d’ambivalence s’explique aussi bien par les motivations au travail, par la représentation du travail, que par la culture de socialisation de l’ouvrière et son rapport à cette culture.

Nous retenons quatre points pour expliquer cette attitude vis-à-vis du travail :

  1. Les motivations au travail.
  2. Le paradoxe "valorisation-dévalorisation" qui caractérisent la représentation du travail de l’ouvrière.
  3. Le paradoxe "enfermement-désenfermement" induit par le travail.
  4. Et enfin le décalage qui existe entre "l’idéal féminin" de l’ouvrière et "l’idéal féminin" de la famille.
  5. Les motivations

L’ouvrière ne considère pas son travail comme un réel choix puisque ce travail se présentait comme la seule alternative pour la sortie du foyer.

Dès le départ, le travail de l’usine en tant qu’activité manuelle, ne motivait pas l’ouvrière. Pour 78,2% les premières motivations étaient le salaire, alors que 21,8% seulement étaient motivés par la formation qu’elles espéraient de l’usine.

Ces premières motivations s’expliquent par, d’une part le fait que les ouvrières venaient de familles nécessiteuses et d’autre part parce que le travail de la femme doit se justifier socialement par le besoin matériel de la famille, surtout quand ce travail est manuel.

Si l’aspiration au salaire était au départ très motivante pour l’ouvrière, elle ne l’est plus autant qu’avant, car d’autres besoins et aspirations se sont développés chez elle et qui ne trouvent pas leurs stimulants dans le travail manuel.

  1. La représentation du travail : valorisation-dévalorisation

Le travail est constitué d’éléments liés à son contenu qu’à son aspect utilitaire, c’est pourquoi deux représentations spécifiques le caractérisent aux yeux des ouvriers :

  • Le travail en tant que contenu d’activités.
  • Le travail en tant que moyen en vue d’un objectif. Ici il serait le moyen qui permettrait une relative autonomie financière.

Le travail est dans l’ensemble dévalorisé en tant que contenu et il est valorisé tant que moyen.

Pour les ouvrières "dépanneuses", le travail est relativement valorisé même en tant que contenu, parce que leur travail est considéré par elles, comme métiers ; contrairement aux autres ouvrières qui voient leurs tâches comme trop spécialisées ; elles les appellent très justement "métiers jetables".

Aucune ouvrière ne dévalorise son travail pour ses deux aspects.

Si le travail prodigue à l’ouvrière des bienfaits et des satisfactions, il est paradoxalement source de frustrations et de fatigue.

Il est valorisé parce qu’il permet à l’ouvrière d’accéder à une autonomie financière et parce qu’il favorise ses contacts interpersonnels.

Il est source de fatigue parce qu’il est manuel, parce qu’il est répétitif et parce qu’il exige de l’ouvrière une attention visuelle et une posture statique constantes.

Il est source de frustrations parce qu’il empêche l’ouvrière d’exprimer ses compétences et ses initiatives. Dans la plupart des postes de travail, la tâche n’a recours qu’aux compétences les plus faibles de l’ouvrière surtout que nous avons là, une population dont le niveau moyen d’instruction est le C.E.P.

Pour une faible minorité, le travail n’induit pas de granges frustrations, parce qu’il permet à l’ouvrière d’être reconnue à l’extérieur de l’usine. Le travail de l’usine ne permet pas à l’ouvrière de se réaliser, surtout que la réalisation de soi ne se fait pas indépendamment de la satisfaction dans le travail.

La satisfaction ressentie par les ouvrières est liée au travail en tant que moyen financier, leur insatisfaction est liée au travail en tant que contenu d’activités.

Le salaire et la tâche qui sont au centre de l’organisation de la représentation générale du travail, induisent chez l’ouvrière un conflit de motivations du fait que le salaire est un stimulant qui répond parfaitement à un besoin, par contre la tâche n’est pas un stimulant, elle ne répond pas à un désir et à des aspirations chez l’ouvrière.

L’ouvrière est, don, fortement motivée par le salaire, mais elle ne l’est pas par la tâche.

Un écart important sépare le travail qu’elle vit et qu’elle exerce, de son idéal du travail.

L’idéal du travail est l’image qu’a l’ouvrière du travail qui lui donnerait les moyens de s’identifier à son idéal féminin.

La formation à laquelle elle aspire est un moyen qui répondrait à son désir d’obtenir un métier pour se rapprocher de cet idéal.

Le métier est, pour elles, un "avoir" qui leur permet d’"être" car le travail parcellaire n’est qu’un "avoir" fragmentaire qui empêche l’individualité d’"être" puisqu’il rend les postes de travail anonymes.


  1. Le travail : "enfermement-désenfermement"

Le travail est désenfermement pour l’ouvrière mais il est également et paradoxalement enfermement :

  • Le travail est désenfermement pour trois raisons:
  • L’autonomie financière qu’il donne à l’ouvrière :

L’ouvrière contribue au budget familial, grâce à son salaire, ce qui lui donne droit à la participation à certaines décisions au sein de la famille.

L’ouvrière occupe un statut économique et n’est plus limitée au statut domestique.

  1. l’élargissement du champ social et géographique de l’ouvrière.

Celles-ci, grâce au travail, rompt avec l’isolement pour nouer avec le monde extérieur et l’espace public.

  1. La prise de conscience de soi, de ses désirs, de son corps, de ses capacités, de ses libertés mais aussi de ses limites et de ses contraintes.
  • Le travail est enfermement pour cinq raisons:
  1. Le contenu du travail est intéressant, dévalorisé et dévalorisant.
  2. Les exigences du travail de ces ouvrières, sont des exigences de qualité liées au modèle traditionnel de la femme à savoir :

- La patience,

- La docilité,

- La soumission,

- La stabilité posturale,

- La précision.

Un ouvrier n’accepterait jamais de travailler à un poste d’insertion (réservé aux femmes). Les postes de travail à l’E.N.I.E. sont catégorisés par sexe.

  1. La nature de ce travail : parcellaire et répétitif, enferme l’ouvrière dans la cadence de la chaîne et rend celle-ci esclave de la machine.
  2. La reproduction des mêmes gestes empêche l’ouvrière de s’impliquer par son "savoir" et son "savoir-faire".
  3. Le dernier élément est celui de l’éclairage artificiel qui est vécu comme rupture avec le monde extérieur.
  4. Décalage entre deux modèles féminins
  • L’idéal féminin de l’ouvrière est confronté à l’idéal féminin de famille.
  • L’idéal féminin de l’ouvrière est pris dans le sens du modèle auquel l’ouvrière aimerait s’identifier, lequel modèle est constitué de fragments du modèle de la femme moderne et de fragments du modèle traditionnel (il comporte, lui-aussi, en son sein des paradoxes).
  • L’idéal féminin de la famille est utilisé dans le sens de modèle traditionnel, que la famille essaye de maintenir, comme seul modèle d’identification pour la fille.

Le rôle domestique, noyau de ce modèle, exclut le travail à l’extérieur du foyer, pour la fille.

L’idéal féminin par contre articule deux rôles : celui d’agent domestique et celui d’agent économique.

L’ouvrière aimerait pouvoir concilier les deux ; elle répondrait au rôle essentiel que lui réserve le modèle traditionnel, et pour lequel elle a été préparée depuis sa prime enfance, mais elle conteste le fait d’être réduite à ce seul rôle ;

Les ouvrières de l’ENIE pensent être empêchées dans l’identification à leur idéal féminin par, d’une part, leur statut d’ouvrière et d’autre part, par l’idéal féminin de la famille.

C’est au sein de la famille qu’il sera toujours rappelé à l’ouvrière, qu’elle doit se conformer au modèle traditionnel.

Le travail n’est qu’un compromis, "réversible", entre l’ouvrière et sa famille, trouvant sa justification dans le besoin matériel et prenant fin avec la satisfaction de celui-ci.

L’ouvrière est culpabilisée par l’idéal féminin de la famille et de ce fait, elle vit une réelle dissonance cognitive quant au choix du modèle d’identification. Choisir entre le travail et le mariage est la forme concrète qui explique cette dissonance, et le déplaisir qui en résulte, réside dans la difficulté d’opter pour un des deux, sans regretter l’autre. Mariage et travail sont antagonistes pour l’ouvrière, pour éviter tout conflit avec la famille et pour être en adéquation et en harmonie avec la société, l’ouvrière elle optera pour le mariage.

Ce "choix" est décidé sous les contraintes morales et affectives de la famille mais aussi sous les contraintes matérielles qui ne donnent pas à l’ouvrière les moyens de faire valoir son individualité, surtout qu’elle est exécutante au foyer comme à l’usine.

Dans l’ensemble, les ouvrières sont tenues par les normes sociales qui réglementent leurs attitudes et leurs comportements, elles désirent toutes travailler et continuer à le faire même après le mariage, mais elles ne veulent en aucun cas transgresser violemment les règles et les normes sociales.

Nous terminons par la citation d’une ouvrière qui nous dit : "j’aime travailler, je veux travailler tout le temps, mais je ne peux pas dépasser les limites dans mes souhaits, je souhaite donc être maîtresse de maison".

Cette citation pleine de sens, résume, pour nous, le poids des contraintes sociales sur ses choix, plus encore, ces contraintes sociales vont jusqu’à pousser l’ouvrière à s’autocensurer puisqu’elle met des limites à l’évocation même, de son désir de se développer par le travail.

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