Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

L’industrialisation se présente comme acculturation c’est-à-dire comme implantation d’une nouvelle civilisation : la civilisation industrielle. Elle se présente aussi comme l’effort d’un groupe social en vue d’accéder à l’hégémonie ou en vue de consolider cette hégémonie et de la rendre irréversible. Ce fut le cas de la première révolution industrielle en Europe qui vit l’installation aux postes de commande d’une nouvelle classe qui déjà, avait conduit le Tiers-Etat à l’assaut des monarchies. Et ce fut le cas aussi durant l’industrialisation soviétique qui servit aussi à la consolidation du régime bolchevique en lui offrant à la fois la base matérielle et la base sociale (le prolétariat industriel) nécessaires à son maintien et à sa reproduction. Et bien évidemment, ce fut le cas également dans notre pays.

Dans ce mouvement, l’entreprise occupe une place centrale en tant qu’elle participe à la mise en place de la base matérielle de la nouvelle société et en tant qu’elle participe à la production des "homines novi", sa sociale.

L’industrialisation, en Algérie, ne fait pas exception. Elle fait même explicitement référence à ce schéma dont elle s’inspire ouvertement. Pourtant le constat est presque unanime : ni sur le plan matériel ni sur le plan culturel, il n’est possible de parler de réussite. L’industrie en tant que système d’usines ne semble pas avoir été mise en place, l’industrialisation en tant que mouvement de rassemblement social et de mobilisation n’eut pas lieu et l’entreprise ne peut s’imposer en tant qu’institution sociale et culturelle principale. Les pages qui suivent se veulent une réflexion sur cet échec.

Le schéma théorique et son déploiement

A la base de la philosophie du développement à l’œuvre dans le processus de l’industrialisation algérienne, il y a l’idée communément admise que l’histoire de l’humanité se présente comme une succession d’étapes en progrès les unes par rapport aux autres et qu’il est possible de répéter, mais de manière accélérée, l’histoire des sociétés industrielles, l’objectif étant de passer de la société traditionnelle à la société rationnelle. Et c’est un groupe social particulier qui se présente comme l’agent de cet accomplissement historique.

L’industrialisation n’est évidemment pas restée simple schéma théorique ; elle s’est inscrite de manière très visible dans le paysage géographique et économique de l’Algérie et elle a imprimé au pays des transformations irréversibles ; elle a contribué à accélérer les processus d’exode rural et d’urbanisation. Ainsi ce sont 1.300.000 personnes environ qui sont passées du milieu rural au milieu urbain durant la période des plans (1967-1977). Quant au taux d’urbanisation, il est passé de 31% en 1966 à 41% en 1977 et à 50 % en 1987. Dans les villes, elle a imposé ses propres spécialisations au détriment des activités et vocations initiales. Des bourgs agricoles se sont transformés, en l’espace de quelques années, en authentiques villes industrielles. De 1976 à 1982 les emplois industriels publics sont passés à Sidi-Bel-Abbès de 4.750 à 14.210, à Sétif de 3.560 à 27.870 et à Biskra de 630 à 11.250[1]. Des villes ont accédé au rang de capitale de branche industrielle : Annaba est devenue la capitale de l’acier, Sidi-Bel-Abbès la capitale de l’électronique, Arzew celle de la pétrochimie… Dans les campagnes, elle a rendu nécessaire l’organisation de nouveaux rapports sociaux et d’un nouvel aménagement de l’espace. Elle a participé à la forte réduction de la proportion de l’emploi agricole (50,6 % de l’emploi total en 1966 ; 29,6 % en 1977 ; 17,5 % en 1987). Elle a exigé un développement des infrastructures (routes, voies ferrées, ports et aéroports), une plus grande densification de l’encadrement administratif (le nombre des wilayas passe de 16 à 31 en 1974 et à 48 en 1984) et politique ainsi qu’une réforme de l’appareil d’éducation et de formation.

L’industrialisation comme mouvement civilisationnel a évidemment comme centre de rayonnement l’entreprise et celle-ci s’efforce de gagner à elle, à la fois, son environnement social et ses ouvriers. Elle commence par produire dans sa région les conditions de son acceptation et de l’adhésion à sa politique ; elle ramène avec elle du travail, des salaires, des activités annexes, des produits et des services rares ainsi que de nouvelles opportunités sociales[2]. Ensuite, en organisant la re-socialisation de ses ouvriers, c’est-à-dire en leur inculquant ses normes et valeurs, elle a pour objectif de diffuser à travers eux et au sein de la société les nouvelles manières d’être, de penser et d’agir. La vertu de l’exemple ou sa pédagogie fait que l’ouvrier en tant que figure nouvelle est poussé au premier plan et présenté en modèle. En prenant en charge ses problèmes économiques mais aussi ses problèmes sociaux (produits rares, coopérative, foyer, sports, vacances), on essaye d’en faire un point de mire et de la condition ouvrière une condition enviée et recherchée.

Le bâtiment de l’usine est peut-être la première forme d’acculturation. L’Usine apparaît, en effet, dans le paysage algérien, comme une réalité nouvelle qui tranche très nettement avec son environnement et qui le domine. Masse imposante et conquérante, elle se présente à la fois comme symbole de modernité et de pouvoir. Plus que l’école ou l’hôpital ou le siège de la wilaya ou de la gendarmerie.

L’industrialisation, en Algérie, semblait se déployer dans des conditions favorables. Elle disposait d’un plan d’ensemble homogène et de ressources adéquates ; elle avait aussi l’avantage d’évoluer dans une société éclatée (produit de la colonisation et de la guerre de libération) où une position d’hégémonie ou plus exactement de "direction intellectuelle et morale" était à prendre. Productrice de normes et de sens, elle pouvait prétendre à l’inculcation aux différentes couches sociales d’une vision unificatrice du monde.

L’échec et ses raisons

Pourquoi cet échec même relatif alors que toutes les conditions semblaient réunies ? Pour comprendre véritablement cet échec, il faut s’arrêter sur les deux grandes expériences qui ont réussi : l’industrialisation classique et l’industrialisation soviétique. En d’autres termes, les expériences réussies peuvent aider à comprendre les expériences avortées. C’est à une sorte de renversement de la perspective de BRAUDEL que nous voudrions procéder ici. BRAUDEL qui, constatant les échecs des expériences de développement dans les pays du Tiers-Monde, se pose la question qui l’intéresse en tant qu’historien : "Les raisons de l’échec ou du semi-échec de ces expériences peuvent-elles définir a contrario les conditions de l’exceptionnelle réussite anglaise"[3]. Il faut rappeler, tout d’abord que dans les deux cas l’industrialisation-acculturation fut un mouvement civilisateur qui a inauguré une étape historique nouvelle, une ère nouvelle : la civilisation industrielle. Celle-ci a été rendu possible grâce à deux conditions principales : la première interne à l’entreprise, l’autre à l’échelle de la société entière. Le mouvement d’industrialisation n’était pas un mouvement parmi d’autres : c’était le mouvement dominant qui travaillait la société en profondeur et qui ne visait rien moins que la refondation de la société et sa restructuration selon sa logique propre.

  • A l’intérieur de l’entreprise

L’acculturation a pris, dans l’entreprise, la forme d’une disciplinarisation extrêmement sévère rendue possible à la fois par une offre de travail pléthorique et par le fait que ces candidats au travail industriel n’avaient pas le choix. Ainsi en Europe dit Mantoux, la population ouvrière était "forcée d’accepter le seul genre de travail qu’on lui offrit"[4]. En effet, les paysans anglais chassés par le mouvement des enclosures et l’abolition de la loi sur les pauvres (1795) fut de même pour les paysans russes chassés des campagnes par l’expropriation forcée et la famine. Selon C. Bettelheim, à la fin des années 30, les deux tiers environ des ouvriers sont de nouveaux prolétaires arrachés au village par les méthodes brutales de la dékoulakisation[5]. J. Sapir est encore plus précis lorsqu’il affirme qu’en 1937, sur les 9,1 millions d’ouvriers de l’industrie, entre 7 et 7,9 millions sont venus des campagnes[6]. Dans un cas comme dans l’autre la paysannerie devait se sacrifier sur l’autel de l’industrialisation ; "c’est seulement par le sacrifice impitoyable des paysans que cette marche de l’industrialisation a été rendue possible"[7]. Ce sacrifice était nécessaire sur le plan économique (offre d’une main d’œuvre abondante) mais aussi sur le plan idéologique (réduire la base de l’idéologie et de la culture pré-industrielle).

La disciplinarisation apparut comme la forme principale de l’acculturation et à lire G. Friedmann et J.D. Reynaud culture "industrielle" et discipline apparaissent comme deux notions synonymes : il y a une culture de la société industrielle qui se traduit plus banalement dans la discipline et la ponctualité, l’importance des consignes abstraites, la solidarité des engagements à terme, la capacité de différer les satisfactions[8]. Cette disciplinarisation prit une tournure totale et systématique. Interviennent dans ce processus et le rendent inévitable les éléments suivants :

  1. L’architecture des locaux eux-mêmes organisés de telle manière que l’ouvrier soit constamment sous surveillance. La meilleure illustration est donnée par Bentham qui importa le plan du panoptique de la prison et l’appliqua dans ses "industry houses" qui employaient des prisonniers puis des pauvres. La surveillance se faisait de manière, en quelques sorte, personnalisée, et à peu de frais. C’est ce que constate l’historien italien Carlo Poni qui écrit que "l’usage de la visibilité totale, sur simple coup d’œil, celui d’un voir qui est un "découvrir", a pour tâche d’amplifier le pouvoir de contrôle, de le rendre plus efficace plus économique, de plier les corps faibles, les membres flasques des ouvriers, à la discipline du travail, d’en aiguiser l’attention et la vue, d’en stimuler les réflexes en rapport avec les exigences de la production…"[9].
  2. La machine qui règle le rythme du travail de l’ouvrier et qui donc le surveille. La machine est, dit M. Perrot "un instrument de discipline" et "une arme de guerre"[10]. Mais c’est Marx qui a le plus insisté sur la fonction disciplinaire de la machine : "… dans la fabrique proprement dite, parce que, la subordination de l’ouvrier au mouvement continu et uniforme de la machine y avait créé depuis longtemps la discipline la plus sévère"[11].
  3. Les règlements d’usine qui justifient et légitiment cette surveillance. "Tout au long du XIXe siècle au moins, le règlement intérieur de l’entreprise semble transcrire les seules formes du despotisme patronal. L’intervention de l’Etat s’arrête toujours aux portes de cette autorité privée, à moins qu’elle ne se manifeste pour lui prêter main forte et la faire respecter"[12]. Aux portes de l’usine s’arrêtent les lois de la République. "Le capitaliste formule en législateur privé et d’après son bon plaisir son pouvoir autocratique sur ses bras, dans son code de fabrique (…). Ici le fouet du conducteur d’esclaves est remplacé par le livre de punitions du contremaître"[13]. Mantoux, quant à lui parle du « pouvoir absolu et sans contrôle du capitaliste »[14].
  4. Les surveillants qui sont les gardiens du nouvel ordre usinaire et les spécialistes de la mise au travail et du maintien de l’ordre. Dans la première usine moderne (le moulin à soie à Derby sur la Darwent, 1737), ils sont là, dit l’historien C. Poni "toute une équipe de surveillants armés même de bâtons"[15]. Mais ils étaient là-aussi dans la manufacture. Ainsi, Savary Des Bruslons, dès 1723, comprend la logique disciplinaire de la manufacture, puisqu’il estime nécessaire de justifier l’existence des contremaîtres "espèces de maître-valet, domestique ou commis, préposé par l’entrepreneur pour veiller perpétuellement sur les ouvriers et tenir la main à ce que tout se passe dans les règles"[16].

Participent également à la disciplinarisation certaines modalités de recrutement de la main d’œuvre et de son parrainage. Il est ainsi du système du sous-contrat "qui revenait à peu près à faire d’ouvriers qualifiés les employeurs véritables des apprentis encore inexpérimentés qu’on leur donnait pour aides"[17]. Il en est aussi des cas où c’est le père qui est responsable de ses enfants au travail. Ces formules ne sont pas négligeables puisque, pour la première, par exemple, Hobsbaum estime que "dans l’industrie du coton, deux tiers environ des garçons et un tiers des filles se trouvaient ainsi " au service direct d’ouvriers ", et donc « plus étroitement surveillés »[18].

Mais à côté de ces éléments directs, il y a des éléments indirects qui ont joué des rôles très forts dans le sens de l’auto-discipline. Il s’agit principalement de la menace sur les ouvriers à l’usine de l’armée industrielle de réserve et en particulier de sa composante, femmes et enfants.

N’ayant pas le choix dans l’industrialisation classique, les ouvriers avaient encore moins le choix dans l’industrialisation soviétique. Ce qui fut mené à tâtons en Europe et qui mit du temps avant de se mettre en place dans sa forme achevée prit, dès le début, dans une URSS instruite par l’industrialisation de ses voisins européens, une forme à la fois systématique et volontariste. L’industrialisation prit, ici, la forme d’une mobilisation générale au sens militaire du terme. La disciplinarisation à l’usine et par l’usine accède à la dignité d’une tâche politique de la Révolution. Le despotisme d’usine développé par les Bolcheviks et par Lénine avait pour principale fonction de produire le nouveau prolétaire industriel maîtrisant le procès de travail industriel et développant une conscience de classe prolétarienne.

L’acculturation à l’échelle de la société

Tous les dispositifs et procédés de disciplinarisation à l’œuvre à l’usine auraient été de peu d’efficacité s’ils n’avaient pas trouvé au sein de la société les relais nécessaires au soutien et à la consolidation de leur action et en premier lieu au niveau politique. Parmi les conditions que Braudel met au développement du processus capitaliste la nécessaire complicité de la société qui doit donner "le feu vert et longtemps à l’avance"[19].

Ce qui caractérise les deux expériences d’industrialisation c’est qu’elles furent toutes deux des mouvements toujours ascendants et dominants, puissamment soutenue par le pouvoir politique et bénéficiant de l’accompagnement de toutes les institutions sociales, en un mot que la société fut "complice" (Braudel). Saint Simon, cet "enfant de la Révolution industrielle" (Engels) et qui fut le premier grand théoricien du nouvel ordre et qui est peut-être l’inventeur de cette expression si usitée "de société industrielle" avait pour mot d’ordre : "tout par l’industrie, tout pour l’industrie". Sa traduction est qu’il fallait mettre l’ensemble des secteurs de la société au service de l’industrie. C’est qu’il affirme expressément dans sa sixième lettre d’un habitant de Genève : "Oui, Monsieur ; selon moi, le but unique où doivent tendre toutes les pensées et tous les efforts, c’est l’organisation la plus favorable à l’industrie"[20]. En URSS, l’industrialisation devenait une véritable mystique. Pour Lénine, il faut se "mettre à l’école du capitalisme d’Etat allemand (…) ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour hâter cette implantation des mœurs occidentales dans la vieille Russie barbare"[21]. Staline est, lui, passé rapidement du mot d’ordre "la technique au-dessus de tout" au d’ordre "les cadres décident de tout". Aragon alla même jusqu’à chanter ce mots d’ordre[22].

Le processus d’acculturation menée dans l’entreprise a bénéficié d’un soutien sérieux de la part des différents appareils idéologiques comme ce fut le cas de l’école, par exemple. Ainsi, la fonction essentielle de l’instruction élémentaire obligatoire pendant la Révolution industrielle "n’était même pas d’instruire. C’était plutôt de discipliner une masse toujours nombreuse de prolétaires que leur mécontentement mettait en dissidence, et de les incorporer dans la société britannique. Elle avait pour objet de civiliser les barbares ; comme le disait l’Inspecteur de sa Majesté pour Londres" s’il n’existait pas cinq cents écoles élémentaires, Londres serait dévasté par des hordes de jeunes sauvages"[23]. Dans sa délibération en date du 11 juin 1816, le Conseil Général du Pas-de-Calais, on peut lire : "le peuple n’a besoin que de connaissances bornées, celles qui sont indispensables à sa profession sont les seules qui soient de mise pour lui (…). Ce qu’il faut à l’usine, ce sont des ouvriers suffisamment dégrossis…"[24]. Il en est de même pour l’appareil religieux qui apporte à l’usine un concours très précieux. Cela va de la mise à sa disposition d’une main-d’œuvre rare ou déjà disciplinée jusqu’à la prise en charge de cette même discipline sur les lieux même du travail. Mantoux parle de ces "véritables marchés" qui intervenaient entre paroisses et manufactures à propos des enfants assistés et précise qu’au début "ces apprentis des paroisses" furent (…), les seuls enfants employés dans les fabriques"[25]. Un témoin d’époque, Louis Reybaud, raconte dans une enquête publiée en 1859, avoir visité des établissements n’employant que des jeunes filles ou des veuves où "la direction industrielle est presque subordonnée à la direction religieuse", et de préciser ; "on dirait un couvent plutôt qu’une manufacture. Ce sont des sœurs qui ont la haute main sur ce qui se fait, fixent la règle, président au travail, interviennent dans la gestion administrative"[26].

Le processus d’acculturation-disciplinarisation au sein des entreprises ne s’est pas déroulé sans problème. Dans les deux cas, il s’est agi d’une déculturation-acculturation. Pour le paysan européen, F. Braudel parle du "drame de l’arrachement". Arraché à son environnement familier et émigrant vers la ville, c’est pour lui, "changer de vie et d’horizon au point de devenir étranger à sa propre existence"[27]. Dans les deux cas également le plus difficile fut d’inculquer aux nouveaux venus les exigences techniques et culturelles du procès de travail industriel car l’industrialisation se fut d’abord "un nouveau rythme de travail, qui par sa régularité, sa ponctualité et sa monotonie marque une rupture avec l’ordre ancien"[28]. E. Hobsbawm observe que "d’abord, la main d’œuvre toute entière devait apprendre à travailler suivant les normes de l’industrie, c’est-à-dire au rythme d’un labeur quotidien, régulier et ininterrompu, ce qui ne ressemble en rien aux hauts et bas saisonniers des tâches agricoles, ou au travail intermittent de l’artisan indépendant qui règle à volonté ses heures d’activité"[29]. Mantoux va dans le même sens lorsqu’il précise : "ce personnel inexpérimenté, peu préparé au travail en commun, le manufacturier avait à l’instruire, à l’entraîner, à le discipliner surtout"[30].

Il en fut de même en Union Soviétique où l’entreprise se trouva aux prises également avec une population majoritairement d’origine paysanne et qui n’avait pas choisi volontairement le travail d’usine. A ce propos, F. Braudel, écrit que "le paysan a occupé les usines avec ses ignorances, ses maladresses à l’égard des machine suspectes à tous les paysans du monde. Ouvrier du jour au lendemain, ce terrien maladroit n’a atteint, au début, qu’un rendement médiocre"[31].

Dans le premier cas comme dans le second, la population à transformer en ouvriers industriels était très disparate. Les historiens de la Révolution industrielle parlaient de "l’écume de toutes les classes", du "rebut de toutes les classes et de tous les métiers", de "population flottante" et Lénine lui-même parlait "de toutes sortes d’éléments de rencontre".

C’est ce qui explique la férocité de la discipline qui, d’après Landes, a été différente de toutes les disciplines pratiquées dans le passé et qui visait la production d’homines novi dit Michel[32], "une nouvelle race de travailleurs" dit Landes[33]. Pour le premier régime soviétique, la discipline était sévère mais elle trouvait dans l’idéologie communiste les rationalisations nécessaires à son acceptation. L’insistance mise sur la nécessité de produire l’homme nouveau n’a pas son pareil dans l’histoire comme n’a pas eu son pareil toute la politique mise en œuvre pour le produire. La N.E.P. comme l’introduction de l’organisation taylorienne du travail visent aussi la production ou plus exactement la reproduction de cette figure centrale et de ce pilier du régime : le prolétaire professionnellement compétent et politiquement sûr (rouge et expert comme il sera dit par la suite).

Plus concrètement, il s’agissait de produire le prolétariat industriel détruit par la guerre ou propulsé aux postes de commande politique. Grâce à la grande entreprise et à l’action du parti. La première tâche fut qu’il fallait lui apprendre à travailler grâce à l’OST perçue, en partie comme appropriation collective de savoir-faire industriels qui faisaient cruellement défaut aux nouveaux venus dans les entreprises. La deuxième tâche fut qu’il fallait organiser un procès de travail de type autoritaire pour gagner le pari de la production. Ainsi en avril 1918, Lénine disait que la Révolution socialiste exigeait que "les masses obéissent sans réserve à la volonté unique des dirigeants du travail"[34].


Retour à l’Algérie

L’approche qui vient d’être tentée peut sembler inhabituelle dans la mesure où il n’est pas beaucoup question de l’industrialisation-acculturation algérienne. En réalité, il s’agit bien d’une lecture de cette industrialisation qui n’a pas tellement "marché" à la lumière d’industrialisations qui, elles, ont "marché". Cette lecture est première et elle est indispensable parce que c’est par référence à ces deux expériences que l’industrialisation algérienne a été menée. Par rapport à l’industrialisation classique, l’inspiration est incontestable puisqu’il est affirmé qu’il ne s’agit de faire rien d’autre que la répéter mais de manière accélérée ("brûler les étapes"). Par rapport à l’industrialisation soviétique, l’identification est encore plus évidente. Il suffit de se rappeler la puissance incontestée de la fameuse notion d’industrie industrialisante, traduction fidèle de la conception soviétique qui accordait la primauté à l’industrie lourde comme il suffit de se rappeler l’importance d’interventions de théoriciens comme les professeurs Bobrovski et De Bernis. Il a été parlé de lecture première en ce sens qu’elle prend au mot et le projet et son déploiement sur le terrain et les analyses par confrontation avec les modèles cités. Une autre lecture - à laquelle il sera procédé ailleurs - s’attacherait à montrer non plus les écarts par rapport au modèle mais les inadéquations par rapport à la société. Cette première lecture s’impose, semble-t-il pour montrer que même en suivant fidèlement le schéma l’on n’aboutit pas nécessairement à l’industrialisation-acculturation. Ce qu’il s’est agi de faire ici, c’est, en fait, d’insister sur les limites de la démarche "mimétique".

La réflexion va s’attacher à quelques conditions fondamentales qui, en Algérie, ont fait défaut. Par exemple, dans un pays où fleurissaient les métaphores militaires et où il n’était question que de mobilisation pour gagner la bataille du développement fit défaut l’unité de commandement. Au niveau politique, les différentes fractions n’ont pas parlé de la même voix à propos de l’industrialisation. Bien au contraire. Il était clair pour tous que le développement de l’industrialisation était synonyme d’accroissement du pouvoir de ses promoteurs que le groupe politique s’est mis à percevoir comme groupe concurrent, c’est-à-dire, comme candidats à l’exercice du pouvoir. Et la critique la plus radicale leur est venue du FLN qui, dans son bilan décennal (1980), n’a pas trouvé de mots assez durs pour déprécier leur action. Dans ce document "soumis à l’appréciation souveraine des plus hautes instances politiques du pays et du congrès extraordinaire du Parti consacré à l’économie" sont dénoncés de graves "distorsions inter-sectorielles et intra-sectorielles, inter-régionales et intra-régionales" ainsi que " de profonds déséquilibres sur les plans économique et social, voire même certaines déviations"[35]. Cette opposition larvée a trouvé dans les appareils idéologiques et culturels tenus majoritairement par la fraction traditionaliste des relais d’une redoutable efficacité. Le système d’enseignement, par exemple, dont l’effet d’accompagnement de l’industrialisation était très attendu se distingua par une superbe indifférence. Des enquêtes que nous avons menées auprès d’élèves de la dernière classe du fondamental dans certaines nouvelles villes industrielles (Ghazaouet, Telagh) n’indiquent aucune propension à choisir des métiers industriels alors que des métiers classiques comme l’enseignement ou les professions libérales continuent d’attirer la majorité des suffrages. De même, il n’a pas été constaté de tendance particulière à vouloir travailler dans les usines implantées dans ces villes alors que le chômage y est déjà une réalité écrasante. Ainsi dans les villes de Telagh et Ras-el-Ma qui ne disposent, l’une et l’autre, que de la seule usine électronique, plus de 60% des 814 élèves interrogés ont choisi l’enseignement (33,41%), la médecine (23,58%) ou le barreau (3,43%), alors que les métiers de l’ingénieur n’ont les suffrages que de 11,79% et même pour ces métiers 10 seulement choisissent l’électronique alors que l’agronomie est choisie par 23 élèves et l’architecture par 32 élèves. Dans les mosquées de ces mêmes villes l’industrie n’était évoquée que pour dénoncer le cortège des maux sociaux qu’elle est supposée avoir introduits…

Les choses se sont "gâtées" lorsque l’industrialisation a cessé d’être ascendante et lorsqu’elle s’est mise à reculer même. Non hégémonique dans les faits, elle ne l’a pas été non plus sur le plan idéologique et n’a jamais réussi à s’imposer comme idée unifactrice. Son recul a été aussi le recul de ses promoteurs. Rien ne symbolise mieux cet échec que ce coup de force appelé restructuration des entreprises et dont la fonction était de casser les grandes entreprises et donc de réduire à peu de chose le pouvoir de leurs dirigeants. Face cet émiettement, le pouvoir politique se réserva le monopole de la vision l’ensemble et de la décision stratégique.

L’opposition politique au groupe industriel pénétra à l’intérieur même de l’entreprise et rendit problématique toute discipline industrielle et peu désirable tout effort d’acculturation. En effet, c’est la raison politique qui gouverne ici et non la raison économique. C’est ce qui explique que dans les entreprises s’est recruté un personnel pléthorique dont la fonction de base sociale du pouvoir politique est au moins aussi importante que sa fonction productive. Le souci de production, en effet, n’est pas la préoccupation centrale puisque les richesses essentielles ne sont pas créées dans les entreprises mais proviennent de la rente énergétique et sont ensuite redistribuées, les travailleurs de l’industrie recevant leur part. Etat-providence et industrialisation-acculturation apparaissent comme antithétique.

Au niveau de l’entreprise, le groupe industriel se trouva en butte à une double opposition : politique de la part des syndicalistes et culturelle de la part de la masse des travailleurs. Mettant en avant le principe d’inconciliabilité entre positions des cadres et positions des travailleurs, les syndicalistes ont refusé l’alliance que les gestionnaires leur offraient sur la base de leur projet de modernisation sociale. Quant à la masse des ouvriers qui continuent généralement de bénéficier de leurs garanties et protections traditionnelles, ils ne voyaient pas l’intérêt de faire cause commune avec l’entreprise car perçue par eux comme faisant partie du monde des autres et avec laquelle ils ont toujours développé des rapports d’extériorité. La seule relation qu’ils entretiennent avec elle est purement marchande : échange de salaire contre du travail.

CONCLUSION

Ainsi, de toutes parts se développent des oppositions au pouvoir des entrepreneurs d’Etat et si ces oppositions se font de manière sourde ou feutrée au niveau national, au niveau local, elles se déploient au grand jour. A l’échelle d’une ville ou d’une région le pouvoir entrepreneurial forcément plus puissant que les autres ne peut que mettre en danger ou au moins secondariser tous les autres pouvoirs dont l’équilibre déjà fragile tient à la non-remise en cause des zones d’influence qu’ils se sont tacitement partagées. Or, l’implantation d’une entreprise est partout synonyme de nouvelle restructuration de pouvoirs sous l’hégémonie du pouvoir de l’entreprise.

L’entreprise industrielle, en Algérie, apparaît, à la réflexion, comme disposant de peu de moyens pour gagner son pari civilisationnel : la transformation culturelle de ses travailleurs et, en grande partie par leur entremise, la modernisation de la société. Avec le temps, elle se présentait de plus en plus comme un îlot au milieu d’un océan qui ne lui était pas favorable s’il n’était pas franchement hostile. Face à trop d’adversités et à trop d’oppositions, elle succomba sous le nombre. Aujourd’hui, ce qui est à l’ordre du jour pour elle, ce n’est pas de réussir de nouvelles avancées ou gagner de nouvelles positions mais seulement de préserver et défendre les positions acquises. Cette modeste ambition elle-même n’a que peu de chance de se réaliser dans une conjoncture économique extrêmement difficile marquée de surcroît par l’anti-étatisme et le libéralisme sauvage et par l’exigence acceptée du F.M.I. de mettre en œuvre une politique rigoureuse d’ajustement structurel.

Notes

[1] Thiery, S.P., La crise du système productif algérien, Doctorat d’Etat de Sciences Economiques, Grenoble, Juin 1982.

[2] Cf. notre texte L’entreprise industrielle et le conflit des rationalités. Communication au colloque international : Maghreb et maîtrise technologique. Tunis, mai 1990, URASC, 1990.

[3] Braudel, F. Civilisation matérielle, économie et capitalisme. Paris, A. Colin, 1979, T. II, p. 467.

[4] Mantoux, P. La révolution industrielle au XVIIIe siècle. Publications de la Société Nouvelle de librairie et Editions. Edouard Cornely et Cie. Editeurs, Paris, 1906, p. 427.

[5] Bettelheim, C. Les luttes de classes en URSS. Les dominés. Maspéro, Le Seuil, Paris, 1982, p. 136.

[6] Sapir, J. Travail et travailleurs en URSS. La Découverte, p. 31.

[7] Kuckzynski, J. Les origines de la classe ouvrière. Hachette, Paris, 1967, p. 194.

[8] Histoire générale du travail, Tome IV. La civilisation industrielle. Nouvelle Librairie de France, 1961, p. 345.

[9] Poni, C. All’origine del sistema di fabrica, in Rivista storica italiana. Fascicolo III, 1976, p. 489.

[10] Recherche. Le soldat du travail. 32/33, 1978, p. 352.

[11] Le Capital. Editions Sociales, T. II, p. 93.

[12] De Gaudemar, J. P., L’ordre et la production, Dunod, 1982, p. 79.

[13] Le Capital, T. II, P. 106.

[14] Mantoux, Op. Cit., p. 435.

[15] Poni, C., Archéologie de la fabrique, in Annales, 6, Nov-Déc, 1972.

[16] Les Monuments Historiques, 128, Août-Septembre, 1983, pp. 20-22.

[17] Hobsbaum, L’ère des révolutions, Fayard, 1969, pp. 69-70.

[18] Idem, pp. 69-70.

[19] Braudel, Op. Cit., p. 535.

[20] Saint Simon, Œuvres, Anthropos, T. I, p. 165.

[21] Cité par Bettelheim, C. Les luttes de classes en URSS. Première période, Maspéro, Le seuil, p. 432.

[22] Aragon, L. Petit cheval écoute

La technique

dans la période

de reconstruction

décide

de

tout

petit cheval petit cheval comprend-moi bien.

Cité par Poulain, E. in Le mode d’industrialisation socialiste en Chine. Maspéro, 1977, p. 14.

[23] Landes, D., L’Europe technicienne, Gallimard, 1975, p. 469.

[24] Recherches, Le petit travailleurs infatigable, 25, 1976, p. 167.

[25] Mantoux, P. Op. Cit, p.428.

[26] Reybaud, L. Etudes sur le régime des manufactures. Conditions des ouvriers en soie, Ré-impression Statkine, Genève, 1978, de l’édition de Paris de 1859, p. 29.

[27] Braudel, F. Op. Cit., p.

[28] Fohlen, G. Qu’est-ce que la révolution industrielle. Laffont, 1971, p. 191.

[29] Hobsbawm, Op. Cit., p. 69.

[30] Mantoux, Op. Cit., p. 387.

[31] Braudel, F. Op. Cit., p.

[32] Cité in Les origines de la classe ouvrières, Op. Cit., p. 68.

[33] Landes, D., Op. Cit., p. 11.

[34] Cité par Querzola, J. in Recherches, Le soldat du travail. 32/33, 1978, p. 599.

[35] Synthèse du bilan économique et social de la décennie 1967-1978. Ministère de la planification et de l’Aménagement du Territoire, Mai 1980.

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