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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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L'accès des femmes à l'espace public est un phénomène récent de société. Les événements que nous vivons le confirment. Menaces, sommations et interdits pèsent sur celles qui s'y aventurent. Le contrôle se fait plus pressant, voire plus violent.

Les lieux publics deviennent pour les femmes des espaces à hauts risques. Pour la première fois dans l'histoire de l'Algérie contemporaine, des groupes de femmes identifiées à partir de similitudes idéologiques, organisationnelles, professionnelles..., sont prises à partie pour ce qu'elles représentent au plan identitaire.

La présence des femmes dans l'espace public pose donc problème et cela d'autant plus que dans cette histoire récente, l'espace public est désormais un lieu de négociation sociale et de définition identitaire. Les conflits qui éclatent et les solidarités qui naissent dans ces lieux partagés participent à la formation d'identités collectives.

C'est le cas de celle de « femmes travailleuses ».

Pourquoi aujourd'hui particulariser ce groupe de femmes en s'interrogeant sur son devenir identitaire? Que représente-t-il dans l'évolution de nouvelles identités sociales féminines en construction?

Une telle préoccupation nous place d'emblée dans un milieu urbain dans lequel, le travail rémunéré féminin a acquis sa visibilité sociale. Pourtant, au moment où il s'inscrit résolument dans l'espace du dehors, l'univers salarial constitue bien un entre-deux entre le champ public et le champ privé.

En effet, si l'identité de travailleuse se particularise par le fait qu'elle se trouve associée et impliquée dans des logiques de développement qui échappent totalement au contrôle familial, il nous faut rappeler qu'une femme qui travaille l'est toujours sous condition[1] et doit en permanence démontrer qu'elle reste une femme du dedans.

Travailleuse : une identité ambiguë

Pour illustrer notre propos, nous allons livrer quelques éléments d'une observation effectuée dans les années 80, auprès d'une population féminine ouvrière[2]. Celle-ci mettait en évidence que l'acte de travailler ne faisait pas partie d'un projet de vie pour ce groupe de femmes. Le travail salarié et encore moins ouvrier ne constituait pas l'idéal féminin. Cette situation, elles le devaient à des circonstances malheureuses de la vie.

Ce constat fait, une série de contradictions apparaissaient entre leurs discours et leurs pratiques réelles. Ces femmes avaient été particulièrement actives dans cette mise au travail, en mobilisant tout un savoir sociétal acquis dans la sphère privée. Mais il est vrai, que l’ambiguïté de leur relation au travail salarié se comprenait d'autant mieux que nous étions face à une catégorie de femmes fragilisées par leur statut de divorcées, de veuves et de célibataires. Pour une bonne partie d'entre elles "sortir travailler" était l'expression d'un destin raté de femme.

Cependant, au-delà de ce sentiment d'échec, les ouvrières développaient un discours qui tendait à justifier leur nouvelle position. Cette attitude révélait qu'a posteriori se construisait à leur niveau une légitimation de cette position de salariée aux incidences identitaires certaines. En effet, il y allait de leur image de femme. La valorisation d'un soi femme-ouvrière constituait en partie l'une des finalités de ce travail sur des représentations sociales favorables à la présence des femmes dans l'univers salarial.

Ainsi la position d'ouvrière se chargeait en subjectivité et se construisait, entre autres, dans un rapport de similitude et d'adversité avec et contre des groupes sociaux dans et hors usine, y compris féminin.

Dans des « Nous » ouvriers et des « Eux » hiérarchie, ou des «Nous » ouvrières et des « Eux ouvriers » allaient se mener tout un travail de spécialisation dans le système productif. Tout comme cet espace devenait également le lieu d'une définition d'un « Nous » femmes travailleuses et d'un « elles » femmes au foyer.

Ces données montraient, que nous étions devant, une identité sociale en construction, même s'il est vrai, qu'il est parfois difficile de marquer une frontière entre l'identité sociale et l'identité personnelle, car dans ces remodelages identitaires il y a toujours une part d'histoire personnelle et familiale qui se joue.

Travailleuse : une identité construite

Cette observation, il faut le rappeler, se menait à une période où l'Algérie s'engageait dans une restructuration sociale et symbolique mais où les effets de l'industrialisation étaient encore là.

Le salariat féminin émergeait alors comme un fait social positif. Et le discours politique qui faisait de l'ouvrier et de l'ouvrière, un et une travailleuse, attribuait à ces groupes d'autres qualificatifs tels ceux de "force vive" de la nation ou de "force d'édification".

Les médias également avaient fortement participé à propulser sur la scène publique ces images de femmes rivées aux microscopes ou manipulant des machines sophistiquées.

Ces images symbolisaient l'émancipation féminine et nous éloignaient dès lors de celles des "bent el fabricate", ou des "bent ezzaraba"[3] et des "bonichate"[4] de la période coloniale qui associait travail à misère, honte et malheur.

Ainsi le discours politique, relayé par le discours médiatique, éleva au rang de modèle positif des groupes de femmes travailleuses. Cette dénomination allait désormais les singulariser et marquer leur identité sociale. L'espace public devenait lieu de naissance et de partage d'une identité féminine perçue comme positive. Il faut rappeler qu'au plan historique, nous sommes dans une période où à la moudjahida, figure née dans l'adversité à la puissance coloniale et érigée en modèle féminin par le discours politique[5] va succéder celui de la travailleuse. Ces images de femmes nées dans l'espace public vont participer à modéliser l'image de la femme moderne.

Les travailleuses, de par leur qualification, leur savoir, apparaissent dès lors comme des femmes qui continuent l'œuvre émancipatrice de leurs aînées. Elles font aussi œuvre d'utilité sociale. Le discours politique en légitimant de la sorte ce groupe de femme, a accru sa visibilité sociale.

Mais il est vrai qu'au-delà de ce discours politique, un processus plus complexe s'est engagé au plan représentatif. Le travail sur les représentations sociales effectué par le groupe d'ouvrières que nous avons cité précédemment, illustre bien la complexité des effets de l'accès des femmes au salariat.

C'est là un exemple, qui indique que cette image de femme gagne en substance et s'enrichit des expériences individuelles et collectives des différents groupes de femmes travailleuses. Cette identité abstraite, décharnée, "désubjectivisée" initialement par le politique va, au fil du temps se spécifier, se définir par les actrices elles-mêmes.

Ce sentiment d'appartenance à une collectivité va également s'exprimer en tant que tel au plan syndical[6]. Pour la première fois, les travailleuses vont en tant que groupe "spécifique" entrer en négociation avec l'État. Fait syndical majeur, la "spécificité féminine" se négocie comme une donnée sociale à intégrer comme telle dans le monde du travail. Les aménagements que celle-ci nécessite ne sont pas dans ce contexte perçus comme un facteur de marginalisation ou d'exclusion. Bien au contraire l'identité de femme travailleuse s'affirme sous la pression des actrices elles-mêmes.

Ce détour par l'histoire récente nous aide à montrer comment, cette identité naissance de femme travailleuse est le fait conjugué :

  • D'un discours politique et idéologique émanant de plusieurs acteurs politiques.
  • D'un discours sur soi "femme travailleuse" né de l'expérience des différents groupes.

Aussi devant les transformations qui s'accélèrent et l'état de crise dans lequel nous nous trouvons cette identité serait-elle menacée? Ou sous les pressions multiples a-t-elle déjà engagée sa mue? Ce sont là des questions auxquelles nous ne pouvons apporter que des réponses hypothétiques.

Travailleuse : une identité menacée

Un certain nombre de faits de société interpelle et hypothèque largement l'image positive de la travailleuse même si dans le même temps il faille nuancer cette affirmation.

En effet, la crise que traverse l'État fait qu'il n'est plus producteur d'identité. Même s'il est vrai que les travailleurs ne sont plus sollicités en tant que force motrice du monde du travail et principal partenaire social. Dans un tel contexte de changement, les travailleuses sont noyées dans l'indifférenciation de leur collectif socioprofessionnel.

De même qu'il faut signaler qu'aucune institution n'a socialisé le modèle de travailleuse - ni l'école, ni la famille, et, en ce sens, elles ne constituent pas des pôles de production de nouvelles identités sociales féminines, dont celle de travailleuse. Elles sont elles aussi en crise.

Néanmoins l'identité de travailleuse se trouve aujourd'hui menacée par le déploiement d'un discours politique qui s'est légitimé par le religieux et qui a pris pour cible le travail féminin. Ce discours a mobilisé tout un imaginaire social qui a nourri la diabolisation de la travailleuse en mêlant culpabilisation, invectives et anathèmes contre les femmes qui travaillent.

De fait cette identité récente est menacée de disparition, même minoritaire, elle dérange car elle contrarie une représentation du féminin, basée elle, sur une vision biologisante du rôle des femmes. Ce discours qui se fonde sur la nature oppose la fonction maternelle à tout rôle qui se déploie en dehors du champ privé. Le monde du travail constitue dans cette représentation du féminin une menace. Il est un espace dangereux. Les femmes qui s'y aventurent sont menacées d'impureté. Or dans cette vision des rapports entre les sexes, le féminin peut tout à la fois être une source de force civilisationnelle ou de déchéance.

Travailleuses: de nouveaux pôles identitaires

Cette identité de travailleuse ne se structure plus sous l'effet des pôles institutionnels traditionnels. On relève que les sources émettrices d'identités émanent de plus en plus de la société civile. Les travailleuses ne sont portées par aucun discours politiques moderniste dans et hors du monde du travail.

Seul le discours islamiste radical fait de l'éloignement des femmes du monde du travail, une condition préalable à la construction d'un projet civilisationnel basé sur la pureté[7].

Mais à côté de ces aspects, d'autres identités sociales féminines s'affirment à partir de l'espace public. Elles sont l'expression des différents courants féminins engagés aujourd'hui dans la "modélisation" d'identités féminines. Il s'agit de celle affirmée par la mouvance moderniste qui, à partir d'une vision égalitaire homme-femme revendique la citoyenneté. Celle-ci pose la reconnaissance de la femme comme personne, voire comme une individualité en droit de participer à la vie publique et politique.

Par ailleurs, le modèle féminin islamiste est également le fait de courants féminins de cette mouvance. Cependant à la radicalité du discours masculin, celles-ci justifient leur présence sur la scène publique en ayant recours au fait qu'elles sont détentrices, entre autres, d'un savoir scolaire[8]. Même si, dans le même temps, le travail féminin reste entouré de conditions.

La dernière période voit donc l'espace public devenir un lieu de production d'identités féminine antagoniques. Elles sont également un fait féminin. Ces discours sur un soi-femme influencent les travailleuses. Et nous sommes en droit de nous interroger sur le devenir du salariat féminin.

En effet, si le faible taux d'activité relatif au travail salarié révèle des pesanteurs socioculturelles, les violences auxquelles les travailleuses sont soumises, et les modèles féminins contradictoires qui leur sont proposés risquent dans l'immédiat de ne pas favoriser leur maintien dans l'univers professionnel du moins pour les secteurs les plus vulnérables. C'est le cas par exemple du travail féminin ouvrier. Tout comme le phénomène urbain risque de se renforcer faisant du travail féminin une réalité des grandes métropoles. Ces aspects travailleraient à minoriser davantage les femmes restées en poste.

Si la présence des femmes dans l'espace public pose problème, celle des travailleuses l'est d'autant plus, car elles rappellent que les femmes ont intégré des lieux qui régulent la vie sociale et qui comme tel sont des lieux de négociation et de pouvoir. Le travail des femmes constitue une menace car au-delà du fait qu'il participe à la visibilité des femmes, il favorise des processus d'individuation où à l'autonomie financière s'associe celle de la décision dans le champ privé.

C'est donc l'ordre social qui se trouve menacé à un moment où s'élèvent dans la société civile des voix menaçantes et soucieuses de renforcer des rapports de domination entre les sexes et de restreindre leur espace.

Par ailleurs d'autres voix aux réels pouvoirs de décision pouvant influer de façon objective sur l'entrée des femmes dans le monde continuent à osciller entre deux représentations du féminin. Les organisations patronales ne semblent pas pour l'instant préoccupées par l'intégration des femmes sur le marché de l'emploi.

Quant aux pôles institutionnels à même d'agir sur les images de femmes, ils sont loin d'avoir pris conscience de l'importance d'un tel travail. C'est en l’occurrence le cas de l'institution scolaire qui pourrait favoriser chez les filles et les jeunes filles des projets de vie non centré pour l'essentiel sur des rôles traditionnels tel celui de mère. En dehors de cette image, il y a très peu de place pour d'autres images féminines à de susciter des processus d'identification. Il est vrai qu'aujourd'hui, l'école a un rôle majeur dans les processus de maturation et de formalisation des projets professionnels[9]. C’est là de nouvelles exigences imposées par les changements sociaux en cours. Mais nous sommes encore loin d'une telle approche.

Pour conclure, nous dirons que l'identité de travailleuse se trouve aujourd'hui dans une tourmente qui risque momentanément de l'engloutir. Cette situation du moment la charge par ailleurs d'une temporalité historique qui dans un contexte plus favorable au travail féminin lui assurera sa propre autonomie, dans la mesure où ce qui la particularise, c'est qu'elle est le fait d'une dynamique de groupes féminins dans le monde du travail. C'est là évidemment un pronostic hypothétique.

 

Notes

[1]. Cf. D. Chérifati-Mérabtine : « Travail sur des représentations sociales : Éléments pour la construction d'une image de soi chez un groupe d'ouvrières », Cahiers de Psychologie, n° 1, 1987, I.P.S.E., Université d'Alger.

[2]. Il s'agit des résultats d'une enquête que nous avons effectuée en 1982 et en 1983 auprès d'une population féminine ouvrière. Les résultats ont été exposés dans nos mémoires de D.E.A. et de Magister soutenus respectivement en 1984 et 1987 à l'Université d'Alger.

[3]. Il s'agit d'un nom péjoratif qui désignait les jeunes filles qui travaillaient dans des usines de tissage de tapis.

[4]. C'est une façon de dénommer, dans le langage courant, les femmes de ménage de la période coloniale.

[5]. Cf. D. Chérifati-Mérabtine : « Algeria at a crossroads : National liberation, Islamization and Women », in Gender and National Identity, edited by V.M. Moghadam. Zed Books LTD ans Oxford University Press. Karachi. 1994.

[6]. Il s’agit de la Rencontre Nationale des Femmes Travailleuses qui s’est tenue en 1979.

[7]. Se référer à l'interview de Ali Belhadj dans le journal Horizon du 23 février 1989.

[8]. Cf. les articles de presse qui alimentaient la page « Famille » du journal En-Naba’ durant les premiers mois de sa parution en 1990.

[9]. Cf. M.Boussena, D. Chérifati-Mérabtine, C. Zahi-Boussena : « Éléments pour une problématique de l'Orientation en Algérie »,  Psychologie, Revue de la S.A.R.P., à paraître.