Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Introduction

L’ouvrage que nous proposons au public regroupe les communica-tions faites aux « journées d’études sur l’enseignement de l’Histoire » organisées dans le cadre de l’U.R.A.S.C[1] par le laboratoire de recherche « Sciences sociales et monde arabe « (LASMA) avec la collaboration du laboratoire « Histoire et Anthropologie Sociale et Culturelle » (LAHASC), les 26 et 27 février 1992 au Palais de la Culture d’Oran. Des universitaires, chercheurs et enseignants, des inspecteurs et des professeurs d’enseignement secondaire ont été sollicités pour participer à cette rencontre que nous espérons voir renouveler dans l’avenir, et ce à des fins d’approfondissement.

Les organisateurs en profitent pour remercier tous ceux qui de près ou de loin ont participé à cette réflexion[2].

Les communications regroupées ici constituent le fruit de recher-ches individuelles et collectives et abordent des problèmes théoriques et didactiques inspirés d’une expérience de trente années d’existence de l’Algérie indépendante.

Les disciplines sociales ont depuis longtemps investi l’étude du système éducatif et ceci à travers des spécialités diverses dont la jonction allait donner naissance aux sciences de l’éducation (psychopédagogie, philosophie, sociologie, économie et histoire de l’éducation, et plus récemment sociologie des curricula…).

A l’origine, les préoccupations du LASMA étaient pourtant fort éloignées de ce qui peut directement toucher au domaine du système éducatif. Partis d’une réflexion globale portant sur le fonctionnement du système de connaissance dans le monde arabe, et plus particulièrement en ce qui concerne les sciences sociales[3], nous avons été amenés à aborder la question de la pénétration dans nos pays, des disciplines sociales, telles que cristallisées en Occident avec les méthodologies et systèmes conceptuels qui sont les leurs, ainsi que leurs modalités de jonction avec des disciplines plus traditionnellement pratiques dans la sphère civilisationnelle arabo-islamique.

Le profit à retirer en traitant de l’historiographie nous est apparu comme évident, et ce pour des causes que nous énumérerons comme suit :

1°/ L’historiographie est une matière qui s’est affirmée à l’échelle universelle et a connu ces dernières décennies des progrès méthodologiques impressionnants, tout en constituant une discipline très ancienne puisque pratiquée dès l’antiquité, et qui de plus a réussi à occuper une place particulière à l’intérieur du système de connaissance en vigueur dans le monde arabo-islamique.

Il ne fait aucun doute que cette situation a eu des effets sur le télescopage des courants d’idées qui caractérisent les pays arabes contemporains.

2°/ Cette tendance est accentuée par le système de légitimation de l’État national dans le monde arabe, qui plus qu’ailleurs use et abuse de l’instrumentalisation de l’histoire.

3°/ De même, parmi les disciplines sociales, la matière historique est sans doute la plus vulgarisée au sein de la population, et notamment à travers l’appareil scolaire où elle est généralement enseignée dès l’école primaire.

La socialisation de générations entières ne peut d’une manière ou d’une autre qu’en subir l’impact profond.

4°/ La crise multidimensionnelle qui ces dernières années s’est déclarée en Algérie, et son apparence « identitaire » notamment, indiquent qu’il y a ici problème en ce qui concerne « la prothèse historiographie »[4] dont toute société a besoin pour se situer dans le présent.

Une approche de l’enseignement de l’histoire en Algérie pouvait donc se révéler d’un caractère particulièrement fécond, et on peut considérer ici que tel a été effectivement le cas.

Les auteurs des communications, en traitant de thèmes, tels les caractéristiques de l’historiographie algérienne contemporaine, l’analyse des manuels scolaires des cycles moyens et secondaires, et d’autres aspects liés à l’enseignement de l’histoire, aboutissent à des conclusions d’un intérêt certain. Nous en citerons quelques-unes :

1) Une forte interdépendance existe entre le statut de la discipline de l’histoire en Algérie, et les modalités selon lesquelles le discours historique est diffusé dans le système d’enseignement.

Ce ne sont pas des impératifs de connaissance qui déterminent la structure des programmes, leurs choix et contenus, mais des stratégies mises en œuvre par des courants idéologico-politiques se référant à l’arabo-islamisme.

2) C’est ainsi que l’école ne donne pas une présentation « forte et autocentrée » de l’entité algérienne. Elle n’en donne qu’une image « floue, diluée et excentrée ». Ni l’Algérie, ni même le Maghreb ne semblent fonctionner comme de véritables paradigmes dans la conscience socio-historique des produits de l’école algérienne, et la comparaison avec le cas marocain est particulièrement révélatrice.

En Algérie, le référent arabo-islamique qui fonctionne comme cadre identitaire global est exagérément centré sur le Moyen-Orient. Lorsque notre pays est mis en avant, comme c’est le cas pour l’histoire du Mouvement national et de la Guerre de libération, les manuels fonctionnent à l’absence de l’analyse socio-historique rigoureuse, à l’occultation et à l’apologie[5].

3) Les manuels scolaires d’histoire et les méthodes d’enseignement en vigueur ont été élaborés selon des présupposés qui donnent la prééminence à la mémorisation et au « parcoeurisme » et ce au détriment de dispositions qui chez l’élève sont susceptibles de favoriser la réflexion et l’esprit critique.

4) D’une manière générale, le savoir historique véhiculé est très souvent en décalage par rapport aux acquis de la recherche historique en cours dans le monde contemporain.

En fait la situation de l’enseignement de l’histoire est un révélateur de ce qui est dispensé aux élèves, dans d’autres disciplines[6], et le débat public et théorique posé autour du contexte présent en Algérie met à juste titre en cause tout le fonctionnement de l’institution scolaire[7].

Les modalités qui président à l’enseignement de l’histoire en disent suffisamment long sur le caractère non performant de l’école algérienne, et sur les difficultés que connaît la diffusion en Algérie d’une pensée critique et scientifique.

C’est pourquoi encore une fois ce travail gagnerait à être poursuivi et approfondi.

Il faudra notamment axer sur le statut de la discipline de l’histoire et sur les conditions dans lesquelles se mène la recherche en historiographie et dans les autres sciences sociales, sur la manière dont est formé le corps enseignant, à l’université notamment, dans la façon dont sont élaborés les programmes, manuels et autres outils pédagogiques, ainsi que sur l’impact chez nous d’orientations en matière éducative qui peuvent provenir d’organismes internationaux tels la Ligue des États arabes ou l’A.L.E.S.C.O.

Des études comparées seraient utiles aussi avec ce qui se fait dans d’autres pays arabes et notamment au Maghreb[8], mais aussi ailleurs dans le monde où nous vivons[9]. C’est dire que les deux journées d’études dont il est rendu compte ici, ne peuvent constituer que des jalons vers un terrain qui pour l’essentiel reste à baliser.

Le temps cependant presse et les générations qui continuent à être socialisées par l’école algérienne n’attendent pas…

Notes

[1]. L’U.R.A.S.C. ou Unité de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle, de l’Université d’Oran, au sein de laquelle activaient plusieurs laboratoires (dont de LASMA et le LAHASC), a depuis lors cédé la place au CRASC, ou Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle, dont le siège est à Oran.

[2]. En ce qui concerne l’organisation de ces journées d’étude, nos remerciements vont en particulier à la direction du Palais de la Culture d’Oran qui a accepté d’accueillir nos travaux, à Mohammed El-KORSO, chercheur au LAHASC qui a aidé à la tenue de cette rencontre et à Abdelkrim ELAIDI qui a activé au sein du LASMA et qui, avec dévouement, a participé à la relecture des épreuves de cet ouvrage et à sa mise en forme finale.

[3]. Les travaux du LASMA ont donné lieu à un certain nombre de documents de travail et de cahiers diffusés par l’U.R.A.S.C. On signalera :

- Le Cahier n°2 intitulé Aspects des Sciences sociales dans le monde arabe (Actes d’un colloque tenu en Mars 1987).

- Le Cahier n°3 intitulé : Le Monde arabe et l’entre deux guerres dans la vision de l’historiographie et de la production arabe contemporaine (Actes d’un séminaire tenu en Avril 1987).

- Le Cahier n°4 intitulé : Tendance des Sciences sociales dans le monde arabe (Actes d’un séminaire tenu en Mars 1988).

[4]. Cf. : N. Gagnon et J. Hamelin, L’homme historien (Québec, Edisem, 1979)

[5]. Ce dernier aspect n’a pas été abordé lors des journées d’études mais a été traité dans des travaux qui ont fait suite au colloque organisé en Mars 1992 à Paris par l’Institut du Monde Arabe et la Ligue de l’Enseignement sur le thème « Mémoire et enseignement de la Guerre d’Algérie ».

- On pourra se référer notamment aux Actes du Colloque (publiés en 1993), et à l’ouvrage publié par le Centre National de Documentation Pédagogique sous le titre, L’enseignement de la Guerre d’Algérie en France et en Algérie (Ed. du C.N.D.P, Paris 1993).

- Cf. aussi de Gilles Manceron et Hassan Remaoun, D’une rive à l’autre. La guerre d’Algérie de la mémoire à l’histoire (Ed. Syros, Paris 1993).

[6]. En ce qui concerne l’enseignement de la langue arabe si on se réfère au travail de Malika Greffou et aux débats qu’il a suscités, ou encore l’enseignement de la philosophie sur lequel travaille une équipe de recherche domiciliée au CREAD (Alger).

[7]. Débat largement répercuté par la presse algérienne et des organes spécialisés comme le mensuel L’Ecole et la Vie, et la revue d’études et de critiques sociale Naqd dont le n°5 (Avril - Août 1993) est consacré au thème « Culture et système éducatif ».

[8] Pour ce qui est de la Tunisie on pourra par exemple se référer aux travaux dirigés par Nouredine Sraieb chercheur à l’IREMAM (Aix en Provence).

Pour ce qui est du Maroc, des questions similaires sont traitées par des chercheurs de la Faculté des Sciences de l’Éducation de l’Université Mohammed V de Rabat et dont on trouvera des échos en compulsant la Revue Et-Tadris. A signaler la présence à notre rencontre de Omar Benbada inspecteur de l’enseignement de l’histoire à Casablanca.

[9] Pour ce qui est de la France, se référer par exemple aux publications du Centre National de Documentation Pédagogique, un panorama mondial sur la question nous est fourni par Marc Ferro dans ses ouvrages : Comment on raconte l’histoire aux enfants (Paris, Payot 1992) et L’histoire sous surveillance (Ed Gallimard, Paris 1990)